Culture Fabrique
A point nommé
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nominationarbitraireAu commencement était le Verbe. Il faut donner un nom aux êtres et aux choses, afin de les faire exister. Nommer, c’est créer. C’est parce qu’il se nomme ainsi qu’un orage est un orage, avant ce n’est rien, des éléments épars, le tonnerre, les éclairs, la foudre, le vent et la pluie, alors que réunis par ce mot, nous savons de quoi nous parlons – même si  chacun en a sa vision propre. Les poètes ne procèdent pas autrement, qui inventent des images pour mieux faire vibrer l’écho de la vie. Baudelaire écrit « des ailes de géant » tout le monde comprend et voit, alors que les géants n’ont pas d’ailes ou peut-être que si, justement. C’est le sens même de la poésie, qui repose sur le pouvoir d’imagination – d’emmagination voudrait-on dire.

Beaucoup moins poétique est l’art de nommer en matière politique, et plus précisément en matière de politique culturelle. Avec un ministère réduit aux acquêts, le pouvoir de désigner celles et ceux qui vont diriger les institutions devient d’autant plus important. Il l’était déjà certes avant, car, avec la commande publique, la subvention et la réglementation, le choix des personnes est l’un des piliers du temple ministériel malrucien depuis 1959. Cela est vrai de la politique en général (et notre Constitution prévoit une liste impressionnante de fonctions dont les occupants relèvent de la décision du Président de la République) ; cela est fondamental en matière de politique culturelle, car, sauf à vouloir jouer les Néron, les dirigeants locaux ou nationaux doivent faire confiance à une équipe pour programmer un lieu ou un festival, quitte à sanctionner des erreurs ou au contraire saluer les réussites. Sinon, on bascule dans l’art officiel, qui n’a pas empêché les talents de s’exprimer tout au long de l’histoire, déjà sous la Rome antique, mais qui n’est compatible ni avec l’exigence démocratique ni avec le respect dû aux deniers publics (l’argent du privé relevant d’une autre logique).

Dans l’idéal, la distinction devrait être claire entre projet culturel – qui appartient au Politique (Etat, collectivités locales, citoyens, plus toutes les combinaisons possibles entre ces différents acteurs) – et projet artistique qui appartient au programmateur. L’autorité délégante définit l’identité du lieu, fixe les objectifs en matière de public, d’innovations culturelles, d’axes principaux ; le programmateur élabore le contenu, agençant des choix artistiques qui, mis ensemble, contribuent à atteindre les objectifs fixés.

L’année civile écoulée n’a pas correspondu à cet idéal, loin s’en faut, et hélas celle qui s’ouvre ne s’annonce pas mieux avec le remplacement attendu de Jean-Jacques Aillagon par Catherine Pégard à la tête de Versailles. Les exemples sont trop nombreux depuis la nomination de Frédéric Mitterrand pour pouvoir être tous repris ici, puisque la plupart des nominations ont fait l’objet de contestations, à Toulon avec les frères Berling, à Montpellier avec Jean-Marie Besset, à Marseille avec Macha Makeieff et surtout le feuilleton picaresque de l’éviction – sanction puis promotion d’Olivier Py, renvoyé, en une semaine, du Théâtre de l’Odéon au profit de Luc Bondy, vers les enfers, puis vers la résurrection au festival d’Avignon, en usant pour se faire d’une procédure aussi baroque qu’incorrecte, à savoir la nomination deux ans avant de prendre ses fonctions (premier festival à programmer : celui de 2014) ! Ou comment vouloir réparer une injustice par une autre injustice, comme l’a si bien écrit Jean-Pierre Vincent. Que dire du départ inexplicable d’Olivier Kaeppelin du palais de Tokyo, du suspens insoutenable infligé à Catherine Anne au Théâtre de l’Est Parisien pour finalement lui signifier son congé brutalement, de la façon dont Emmanuel Hoog a été retenu pour l’AFP ? Paradoxe cruel : si le Ministre apparaît si fragilisé, c’est bien à cause de sa politique de nominations (ou plutôt de l’absence d’une telle politique) alors que ce pouvoir devrait le conforter.

Ce qui frappe dans ces affaires, c’est moins la qualité des personnes retenues, qui n’est pas la question qui nous occupe – et qui souvent n’est même pas en cause – que l’inanité des procédures. Il n’existe pas, et heureusement, de droit à la reconduction automatique, pour n’importe quelle équipe. La prétention à l’objectivité quant au choix de la personne idoine pour tel ou tel équipement est vaine. Tout pedigree se discute et tout le monde peut avoir sa chance. Non, ce qui choque, c’est que ces choix ne sont jamais expliqués, défendus avec conviction, étayés par des projets clairs, mais que domine l’impression qu’ils répondent à un simple comportement soit de fait du prince, suscitant dès lors toutes les suspicions possibles sur leurs réelles motivations (proximité de l’impétrant avec l’Elysée, voire avec la première dame, etc.) soit d’économies budgétaires. Cette ligne erratique a produit des effets dévastateurs, entre procrastinations (les équipes ignorent leurs sorts durant de longs mois), retournements brutaux (les pré-annonces du Ministre se voient brutalement démenties par les décisions élyséennes), différences de traitement injustifiées (Luc Bondy nommé alors qu’il a 65 ans, Jean-Jacques Aillagon remplacé parce qu’il a 65 ans…), caractère comminatoire des décisions (les collectivités locales partenaires sont parfois informées par coup de fil au dernier moment).

Aucune décision n’est jamais parfaite, mais quelques principes devraient pourtant pouvoir guider l’action :

  1. Définir le projet avant de choisir les équipes. Nommer, remplacer, c’est l’occasion de revoir, les contours d’un équipement culturel, ce qui a fonctionné, ce qui a moins fonctionné, les évolutions à apporter, les points à améliorer, la fréquentation du public, la valorisation d s artistes etc. et cela avant d’effectuer le choix.
  2. Expliquer, en cas de non-reconduction, pourquoi l’équipe en place n’est justement pas la mieux à même de répondre à ce projet culturel souhaité. En cas de reconduction, les inflexions apportées au travail mené jusque là sont explicitées.
  3. Associer tous les partenaires (collectivités locales, partenaires privés…) en amont sous forme de jury.
  4. Impliquer les citoyens dans la vie des institutions culturelles en évitant la démagogie. Les comités d’usagers paraissent évidents en matière de santé, à l’hôpital, ou de transports, dans les entreprises publiques : ils devraient l’être également en matière culturelle, sous une forme à réinventer.
  5. Evaluer régulièrement si les objectifs sont atteints, et le faire savoir. Certains ont fait mine de se rendre compte après coup qu’Olivier Py avait plutôt fait du bon travail à l’Odéon, rajeunissant le public et conférant une réelle dimension européenne à ce théâtre dont c’est précisément l’objet. Pourquoi l’avoir alors éjecté ?

Dès lors, la seule procédure valable reste l’appel à projets, transparent, préparé en amont, non bidouillé au dernier moment pour justifier des choix dont on devine à l’avance que, contestables, ils seront contestés. Bien sûr, cette volonté revêt une dimension utopique indéniable. C’est un horizon, jamais atteint, et toujours en mouvement. Il sera zébré par de nombreux débats (faut-il des artistes ou des gestionnaires à la tête des lieux culturels ? Sans doute un peu des deux, nous y reviendrons). Mais c’est indispensable pour sortir de cette accumulation de décisions qui, non seulement n’ont pas permis de dégager une ligne claire au sens éditorial du terme, mais ont laissé un goût amer au monde de la culture et aux citoyens informés qui y lisent un signe de plus, le signe du renoncement à une République exemplaire. Contrairement aux idées de notre Gouvernement actuel, une démocratie exigeante a besoin de contre-pouvoirs. Dans le secteur culturel, tout pouvoir doit nécessairement prendre le risque de fabriquer lui-même son antidote, et non de préférer des affidés. Le Ministre ne le comprend pas. Sans doute ses ailes de géant l’empêchent-elles de marcher.

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