Le deux.zero
A un cimetière
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Lorsqu’il fait froid et beau, c’est un temps pour le Père-Lachaise, surtout en novembre qui est, comme chacun sait, le mois de la mort. Quand je rentre à pied de chez mes parents, qui habitent dans le 11ème arrondissement vers Saint-Maur, j’aime bien passer par le Père-Lachaise pour revenir rue des Pyrénées, plutôt que remonter l’avenue Gambetta qui ne présente guère d’intérêt de ce côté-là, sauf si on choisit de la longer par le magnifique square de Champlain tout en longueur, avec sa mare sauvage, mais ça grimpe encore plus, ou, au contraire, de se perdre, en face, dans les délicieuses rues des partants, des mûriers, Gasnier-Guy, etc. mais c’est plus long.

 

Le Père-Lachaise est un cimetière, et c’est bien plus que cela. C’est un monument, le plus beau monument de Paris, après la Tour Eiffel, et d’ailleurs l’un des plus visités. En plus, il est gratuit. Comme Adjoint aux finances marmoréen, je serais bien tenté de proposer de rendre l’entrée payante, mais le reste de poésie qui m’habite retient mon bras impitoyable. En plus, c’est un monument dans lequel on peut aussi se promener, ce qui est rare : on ne fait pas qu’y entrer, comme dans les autres. Et on s’y perd : dans quel autre monument de Paris peut-on se perdre ? Le Louvre ? Oui, mais c’est un rectangle. La sainte-Chapelle ? C’est autre chose : on ne la trouve pas. La Tour Eiffel qui est si belle ? On y monte, on en redescend. Non, le Père-Lachaise est à nul autre pareil.

 

Bien sûr, la mort est là, partout. Mais en fait, il est possible de s’en extraire, assez étrangement. Elle est comme un environnement qui s’oublie, un contexte qui n’insiste pas, un soubassement qui ne remonte pas à la surface. Les tombes célèbres y aident : elles nous rappellent autant l’histoire, le patrimoine, la culture, que la mort des individus elle-même. Punk not dead, Morrison, Kardec, Proust, Balzac non plus ! Le Père-Lachaise n’est pas triste. Il faut le respecter, mais c’est l’un des lieux de promenade les plus agréables de Paris. La mélancolie s’y fait douce à l’ombre des grands arbres, la nostalgie se pare de couleurs mordorées sous le soleil d’hiver, la tristesse elle-même n’encombre pas. Le Père-Lachaise est un miracle laïc : celui non pas de faire oublier la mort, mais de la transcender, dans un endroit typiquement parisien, comme les grands boulevards, mais en plus calme.

 

Il est truffé d’anecdotes ; il regorge d’histoires grandes et petites ; il recèle des trésors connus ou méconnus. De grands spécialistes les ont bien mieux racontés que je ne pourrais le faire : mais le meilleur signe de l’intérêt de ce lieu est le nombre d’ouvrages qu’il a suscité. Comme le magnifique « Nous irons chanter sur vos tombes » de Danièle Tartakowski. Chacun a ses préférences, les coins qu’il apprécie particulièrement, les passages peu usités qui se tiennent à l’écart des grandes allées. Chacun a sa tombe de prédilection. Qui a volé ou saccagé le pénis protubérant du sphinx sur la tombe d’Oscar Wilde et quand ? Une ligue de vertu indignée après la première guerre mondiale ou bien, pendant celle-ci, un voleur amoureux profitant des circonstances troubles de l’époque ? Est-il vrai que dans certains caveaux reposent à la fois le mari, l’épouse … et l’amant de l’un ou de l’autre (ou des deux) ? Et se frotter sur l’entrejambe de Victor Noir rend-il vraiment la fertilité aux femmes et la virilité aux hommes ? On le voit, le Père-Lachaise a beaucoup plus à voir avec la vie finalement !

 

Ce que j’aime au Père-Lachaise, c’est qu’il est à la fois bien rangé, ordonné, classé et bordélique à souhait, touffu, incompréhensible. Il y a les endroits en damiers, en forme de villes américaines, avec des angles droits bien comme il faut. Et des endroits où les racines s’enchevêtrent, les chemins terreux tournent, les tombes en pente se cassent la gueule, on prend au mauvais carrefour, et voilà on ne sait plus où on est. Tantôt rectiligne, tantôt dissymétrique. Il existe des points de repères, des sections bien identifiées, presque des géographies thématiques ; et puis, on tombe sur des non-lieux, des no man’s land, des zones indescriptibles, où la peur, là, peut parfois vous saisir, surtout le soir, à la nuit tombante.

 

Heureusement, on se rassure avec ses amis de confiance, ses connaissances bien établies, ses relations sûres qui vous aideront. Par exemple, tous ses maréchaux d’empire qui vous suivent de l’œil : on a l’impression d’avoir la Grande Armée avec soi, derrière soi, et cela peut être bien utile, à commencer par le père Hugo (le père du poète précisément, « ce héros, au sourire si doux »). Tous ces soldats, ces gradés, ces militaires réunis à proximité : cette compagnie de squelettes gagnerait toutes les guerres à coup sûr !

 

Les politiques, bien sûr, qui ne sont pas en reste. Ils ont tu leurs promesses à jamais, les programmes sont enterrés, les discours sont balayés comme les feuilles mortes qui ne mégotent pas : il y en a à revendre ! Parmi tous les hommes politiques, ayons une pensée émue pour Félix Faure (à chaque fois que je passe devant, je songe à Clemenceau : « en entrant dans le néant, il a dû se sentir chez lui »). Les présidents, députés, sénateurs foisonnent. Les grands entrepreneurs aussi, même l’inventeur de l’homéopathie.  De toute façon, le Père-Lachaise, à sa création, en 1804, fut le premier coup de marketing politique : puisque personne ne voulait venir s’y faire inhumer, on recréa de toutes pièces des tombes fameuses. Va pour Héloïse et Abélard, rien que ça. Le coup de communication et le romantisme naquirent en même temps (l’amour sert toujours à faire vendre des bijoux). On y ajouta Molière et La Fontaine, pour faire bonne figure, pour faire littéraire (après tout, on est en France). Le tour fut joué : cela devenait du premier chic d’avoir ici sa dernière demeure. Les célébrités suivirent et le cimetière gagna sa renommée.

 

Des lieux de désolation aussi scandent la topographie : avoir rassemblé sur une vaste allée les monuments commémorant la déportation, un pour chaque camp, crée un sentiment d’écrasement, de perte absolue, d’horreur, à la fois collective et intime. Passer par là ne laisse pas indifférent : disséminés dans le cimetière, ces monuments auraient eu moins de force ; ensemble, ils nous tétanisent, nous foudroient, mais nous relèvent aussi, car il faut dresser la tête pour les contempler. C’est un lieu de mémoire d’une puissance incroyable.

 

Les artistes nous consolent. Etrangement, certains sont en vis-à-vis ou presque, comme s’ils poursuivaient une conversation de salon, à quelques siècles de distance parfois. Chopin, Géricault, Desproges, tant d’autres, c’est une fierté d’avoir l’occasion de les saluer. Ils ne sont pas morts, ils sont vivants pour nous. Bien sûr, tous ne sont pas rangés ensemble, mais on a le sentiment qu’une main invisible a disposé les êtres, en pied de nez malicieux, en pirouette ironique, en clin d’œil humoristique, comme pour nous pousser à comparer, à sauter d’une œuvre à l’autre, à nous souvenir des peintures ou des musiques que nous avons aimées.

 

La culture est partout, au Père-Lachaise. De grands sculpteurs y ont laissé leurs empreintes, des anonymes aussi. Dalou, Morice, Clésinger pour les plus célèbres, mais des moins connus ont créé de très belles œuvres également. Certaines sont prodigieuses, effarantes, impressionnantes : des corps qui sortent de terre, des veuves sous des couches de voiles, des enfants comme rêveurs… Les photographes ne sont pas passés à côté : plusieurs beaux livres se sont emparés du Père-Lachaise. C’est ce qui fait aussi sa richesse : j’ai beau croire le connaître, un peu, à chaque fois que j’y vais, je découvre une chapelle d’un style gothique incroyable, une sculpture stupéfiante ou un chemin encadré de stèles superbes, que je n’avais jamais emprunté. Le Père-Lachaise est comme Paris : insondable, infini, incommensurable. On a jamais fait le tour de ses surprises. On en a jamais terminé. Et quand on a terminé, c’est trop tard, on est dedans.

 

La nature est partout aussi. Elle se bat à part égales avec la culture. Hélas, je ne sais pas le nom des arbres, comme le chante Dominique A, malgré ma tante, professeure de sciences naturelles, qui s’échinait à nous enseigner, l’été, le nom de chaque fleur, chaque plante, chaque arbre. Heureusement, une autre bonne fée, la mairie du 20ème, veille et nous indique toute la biodiversité qui s’y ébat en liberté. Le Père-Lachaise, c’est le règne animal, d’autant que les humains, par la force des choses, s’y font silencieux. C’est le règne végétal, qui abime aussi la raison d’être du Père Lachaise, arbustes, plantes et arbres n’ont que faire de nos rites. C’est le règne des éléments et des saisons, car il change au gré des variations que nous offre le beau climat tempéré de l’Ile-de-France, en espérant le sauver des conséquences de l’activité humaine, avec ou sans Trump.

 

Mais c’est surtout l’histoire qui est partout. En particulier, l’histoire de la gauche, avec le mur des fédérés massacrés sous la Commune. Adjoint à la culture dans le 20e, avec le soutien de la Maire, j’avais obtenu de Catherine Vieu-Charier que la Ville restaurât l’étrange et belle œuvre d’art qui la célèbre dans le jardin attenant (des visages qui sortent des pierres en ruines d’un mur criblé de balles, hommage très controversé à toutes les victimes des révolutions). Le mur des fédérés dans le cimetière, reconstitué, est un lieu de bataille aujourd’hui sur la mémoire de la Commune : les sociaux-démocrates sont censés ne pas être à la hauteur. N’empêche qu’à la lettre, c’est la gauche au gouvernement qui a appliqué son programme (baisse du temps de travail, congés payés, séparation de l’Eglise et de l’Etat, salaire minimum…), sauf notamment l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, qui, malgré de nombreux textes de lois, reste à conquérir.  Ceux qui s’en tiennent à l’esprit trouveront qu’il faut être toujours être plus révolutionnaire que les révolutionnaires et qu’aujourd’hui, les révoltés nous pousseraient à aller plus loin. Ce télescopage des épisodes a peu de sens, et, de toute manière, mon héros favori de la Commune reste Eugène Varlin, le modéré, qui s’opposa à l’assassinat des otages.

 

Et les autres cimetières ? Ils ne déparent pas non plus, certains ne sont pas mal du tout, mais je me permets de chanter les louanges d’un seul. François Tristan l’Hermite criait sa tristesse à tous les cimetières à cause d’un amour perdu (« Séjour mélancolique, où les ombres dolentes / Se plaignent chaque nuit de leur adversité / Et murmurent toujours de la nécessité / Qui les contraint d’errer par les tombes relantes,/ Ossements entassés, et vous, pierres parlantes / Qui conservez les noms à la postérité, / Représentant la vie et sa fragilité / Pour censurer l’orgueil des âmes insolentes… »), moi je dis mon admiration pour le seul d’entre tous. Et c’est méchant, et c’est injuste, et c’est faux : Montparnasse avec Charles Baudelaire, Guy de Maupassant et César Vallejo, le poète national péruvien, ce n’est rien peut-être ? Après tout, la puissance publique, dans son glorieux passé, généreuse, pourvoyeuse, prévoyante, avait bien fait les choses : un cimetière à chaque point cardinal de la capitale, nord, sud, est, ouest, et les cadavres seront bien gardés. Obéissantes, les personnalités se répartirent plus ou moins équitablement. Les attachements sont subjectifs, et c’est ce qui nous relie à eux : l’objectivité scientifique ne fait pas un monde.

 

Aujourd’hui, Frédérique Calandra est maire du 20ème où se trouve le Père-Lachaise, Pénélope Komites en a la charge comme Adjointe, Marinette Bache s’en occupe aussi au titre de la SEM des pompes funèbres qu’elle préside, Florence de Massol, Première Adjointe du 20ème règne sur sa faune et sa flore. Que des femmes me direz-vous ? Aïe. Je me garderais bien d’associer les femmes à la mort, qui en français est féminin, quand c’est un mot masculin en allemand et un dieu tout aussi masculin dans de nombreuses mythologies (deux chez les grecs, Thanatos et Hadès, le dieu psychopompe japonais, Yama en Inde, Anubis en Egypte…). Le français est une langue qui aime les litotes et les euphémismes : féminisant la mort, nous croyons l’éloigner. Halte là ! Le Père-Lachaise est un lieu où la mort se fait bonne vivante, les amis !

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2 commentaires

  • la conservatrice du cimetière Père Lachaise dit :

    Bonjour
    permettez moi un petit rajout (modification ?) au sujet de la phrase :  » Marinette Bache s’en occupe aussi au titre de la SEM des pompes funèbres qu’elle préside » : la SEM « s’occupe » plus précisément de la gestion du crématorium… le Père Lachaise est géré (tels les 20 cimetières parisiens) par le service des cimetières rattaché à la Direction des Espaces Verts et de l’Environnement dont le chef des services est un homme (enfin ! ). La conservatrice du cimetière (désolée) est encore un femme depuis 2007 (avant c’était un homme : si, si…)

    • julien_bargeton dit :

      Vous avez raison ! Mea maxima culpa pour cet oubli. J’essaie de ne pas être trop long dans mes articles. J’ai peu évoqué la dimension de gestion et administrative du sujet. J’ai oublié de vous citer, oubli réparé. J’ai cité l’Adjointe en charge des espaces verts et des cimetières, ouf ! Désolé ! Amicalement.

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