Culture Fabrique
Au risque de la chute
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Le festival d’automne, moment fort de la saison théâtrale à Paris et dans la métropole, s’achève en janvier. Oui, c’est un festival d’automne qui se termine en janvier, car le théâtre le mérite bien. Le télescopage a donc été abrupt entre le déchaînement de la cruauté barbare et ce que la création peut donner de meilleur. J’ai beau chercher, j’ai du mal à trouver ce qu’il y a de plus opposé entre l’ouverture d’esprit, la profondeur esthétique, l’envie de l’invention, traduites par un festival de théâtre et la haine brutale et sans pitié des intégristes.

Il a atteint ses objectifs : d’abord, d’être fidèle à ce qu’il est (pluridisciplinaire, international, métropolitain, etc.) ; ensuite, d’attirer un public nombreux et curieux ; enfin, de faire venir de nouveaux spectateurs, puisque les moins de 28 ans représentent près de 21% de ceux-ci (contre 15% en 2013 et 7% en 2012), soit une progression continue qu’il convient de saluer.

Je n’ai bien sûr ni assisté à tous les spectacles ni lu toutes les critiques sur les différentes représentations. Pourtant, j’ai été frappé par une dimension, celle de la fragilité, fragilité du monde, des sociétés, des individus, qui m’a semblé traverser cette édition. Est-ce une relecture au prisme des massacres dans Paris ? Sans doute, en partie. Cependant, je m’étais fait aussi cette réflexion avant, à l’issue de plusieurs spectacles : le sentiment, angoissant, exagéré, absurde, que nous sommes au bord du gouffre, que quelque chose se craquèle, se fend et glisse, que nous vivons une forme d’effondrement intérieur et extérieur, et que les artistes avaient envie de nous dire cela.

Comme toujours avec les fils rouges reconstitués, cela ne préjuge en rien de ce qu’auraient vraiment voulu dire tels metteurs en scène ou choisir les programmateurs. J’ai toujours été réfractaire à l’idée d’un message unidimensionnel et valide de l’art (« avec cette œuvre, j’ai voulu dire… », comme si l’artiste était le mieux placé pour en parler), de même qu’à celle d’un thème simplificateur d’une programmation culturelle binaire (« le thème de la programmation, c’est la mort, l’amour, la coiffure » au choix…). C’est le spectateur qui invente, brode, extrapole : il ramène du travail à la maison, comme le dit malicieusement Paul Vecchiali dont le nouveau film sort cette semaine. Peut-être qu’aucune de ces affabulation ne figurait réellement au programme, mais tout le plaisir est de chercher ce qui relie les choses entre elles, tient les gens ensemble, compose les groupes humains.

Les spectacles de Romeo Castelluci (la sorte de feu d’artifices à l’envers, tiré vers le bas, en l’honneur du sacre du printemps, à la grande halle de la Villette) , d’Alessandro Sciarroni (« i will be ther when you die », au Montfort, où l’épuisement physique des jongleurs, poussé au bout, mène à ne plus rattraper les quilles volantes, après des exploits invraisemblables), de Boris Charmatz (« Manger » au Théâtre de la Ville), prenaient ainsi le risque de la chute, de la descente, de l’affaissement. Se redresser, retomber. L’injonction le réclame d’ailleurs : « Go down, Moses ! ». Nous sommes fragiles. Il était là beaucoup question de corps, et parfois même plus de corps du tout. Nous voilà à un point de bascule. Entre guerre et paix, amour et haine, foi et raison ? C’est une effacement progressif qui nous menace, si nous n’y prenons garde, plus qu’une disparition franche.

Plus littéraire et philosophique, chez Vincent Macaigne, Julie Deliquet ou Sylvain Creuzevault, une certaine vision du délitement, de la déliquescence, de la dégénérescence était perceptible : la fin des grands cycles historiques, les espoirs déçus des années 1960 et 1970, la perte de foi vibrante en l’humanité, marquaient comme une clôture. Les grands auteurs (Dostoïevski, Lagarce, Freud ou Marx) sont convoqués avec un désabusement nostalgique, qui n’interdit ni la drôlerie ni la fougue. Cette désagrégation n’est pas une décadence : rien de décliniste là-dedans, pas de déchéance, mais une description tendre, clinique, ou hystérique de la décomposition – recomposition en cours. Peut-être un peu de lassitude, mais une lassitude contrariée, avec l’envie de recommencer, de rejouer, de repartir à zéro. Les sentiments sont toujours aussi forts, eux.

Certes, il est bien difficile de ranger dans cette catégorie l’épure classique d’un Forsythe célébré lors de ce festival ou la beauté parfaite, envoûtante, hypnotique du « Dance » de Lucinda Childs. Les artistes sont inclassables, une programmation joue de la diversité, et il y avait tellement de pièces à voir. Dans le spectacle que j’ai préféré, BiT de Maguy Marin, sa création au théâtre des Abbesses, se côtoyaient de façon merveilleuse deux faces du monde : la ronde incessante de la vie, la farandole joyeuse et fractionnée à la fois, la danse tourbillonnante, d’une part, et la chute dans les abîmes du viol et du stupre, les abysses de la persécution religieuse médiévale (dans une fulgurante anticipation), les gouffres de la cupidité et de l’or scintillant, d’autre part. L’image des drapés glissant sur les grands pans de bois inclinés restera longtemps. Une tarentelle fragmentée, conduite au bord du précipice, telle une image de ce que nous sommes ? A la fin, un saut, en hauteur, et non vers le bas, dans l’inconnu, mais, éclairé, lumineux, stroboscopique, et qui s’éteint en une fraction de seconde. Puisqu’il y a le pire et le meilleur, sauvons le meilleur, évitons le pire.

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