Phynances
Briser les inégalités dynamiques
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Penser le mouvement reste une difficulté majeure du politique. Nos réflexions sont trop statiques : elles partent du point où nous en sommes et ont du mal à le dépasser. Difficile d’imaginer des conséquences en série. Nous raisonnons ceteris paribus, toutes choses égales par ailleurs alors qu’elles ne le sont jamais. C’est l’aporie de la théorie économique classique. Introduire un changement provoque des changements en chaîne, et patatras le ceteris paribus.

Ce défaut de pensée dynamique se lit de trois manières. Il affecte les analyses rétrospectives, les actions présentes et les prévisions de plus ou moins terme. « La prévision est difficile surtout lorsqu’elle concerne l’avenir » en riait Pierre Dac. Ce que les statisticiens appellent « les effets de cohorte » est un phénomène bien abscons aux yeux du grand public comme du personnel politique. On s’y emmêle les pinceaux. Essayons d’y voir plus clair.

 

  1. Nous ne sommes pas, hélas, immortels. Les générations se renouvellent. Nous avons parfois du mal à comprendre les décalages, les changements de perception, les chevauchements. De Gaulle, et une grande partie de la classe politique des années 1950, étaient nés au XIXème siècle ou au tout début du XXème siècle. Ce n’est pas la même chose d’avoir eu 20 ou 30 ans pendant la première guerre mondiale ou ne pas l’avoir connue. Champollion avait 28 ans quand il a été nommé au collège de France, Saint-Just n’avait pas 27 ans lorsqu’il a été guillotiné. Le transport aérien ne s’est réellement développé que dans les années 1960. La France était encore largement paysanne en 1945. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que la moitié des ménages français ont eu le téléphone fixe ; vers 1988 que 50% de la classe d’âge a eu son bac. Nous avons du mal à nous souvenir de l’âge des protagonistes, des distances et des temps de parcours, de l’espérance de vie, dans les époques qui nous ont précédés. Il faut essayer de s’en souvenir avant de faire des comparaisons sur 20 ou 30 ans : ce ne sont plus les mêmes qui sont concernés, mais une génération suivante.

 

  1. Les effets de nos actions sont parfois masqués. Accepter un raisonnement dynamique, c’est accepter le saut à pieds joints dans l’inconnu. L’inconnu de l’utopie ou de l’uchronie : « et que ce serait-il passé si j’avais pris une autre décision, fait un autre choix ? ». C’est un jeu infini, comme le montre le stimulant livre de Pierre Bayard « Il existe d’autres mondes». Ouvrir une porte revient toujours à en fermer une autre, et cela avec des conséquences qu’on ne voit pas toujours. Bien sûr, écartons d’emblée les « et si Napoléon avait gagné à Waterloo ? », pur plaisir intellectuel. Il y a des exemples plus simples, y compris dans mes fonctions quotidiennes : faire appel à la concurrence, c’est déclencher un processus de stimulation et de sélection, même si au final seul un candidat répond à un appel d’offres. Aurait-il fait la même proposition sans cette ouverture ? C’est décevant de ne recevoir qu’une seule candidature (marché, projet, recrutement…), mais est-ce que le processus ne crée pas lui-même un série de causalités qui aboutissent à ce résultat ? La concurrence songe aussi aux entrants potentiels, aux innovateurs de demain. Enclencher une dynamique, c’est toujours modifier les comportements, même si le résultat ne semble pas à la hauteur. La politique de la ville depuis son lancement à la fin des années 1980 est visiblement un échec, mais qui peut nous dire où nous en serions sans politique de la ville ?

 

  1. Les générations à naître attendent pourtant déjà. Nous devons agir en pensant aux générations futures, ce qui semblait une pure abstraction, jusqu’à ce que les bouleversements climatiques nous en rappellent l’urgence. Cela veut dire tenir compte de personnes qui ne sont pas encore là pour voter, participer, s’exprimer. Il faut cependant les représenter. Ne leur laissons pas un monde entièrement défriché. Au passage, cela justifie pleinement l’endettement pour investir (et, à mon sens, restrictif, seulement celui-là, d’ailleurs, ce qui est à la fois la contrainte et la chance des collectivités locales). Répartir le coût d’une piscine qui profitera aux générations futures en les faisant participer via le remboursement à venir de la dette me semble pertinent, logique et efficace. Pourquoi seuls les habitants d’aujourd’hui paieraient un équipement qui est largement construit pour les habitants de demain ?

 

La prise en compte des dynamiques vaut particulièrement pour les inégalités. J’ai toujours trouvé imprécis, en termes de cohortes statistiques, les chiffres sur les inégalités. Par exemple, lorsqu’on dit qu’en Allemagne, en Grande-Bretagne, les inégalités se sont creusées en 10 ans (disons entre un serveur à Berlin ou à Londres et un patron de PME à Munich ou un financier de la City), c’est choquant. Mais est-ce le même serveur et le même patron sur les 10 ans ? Vraisemblablement, pour le patron. Mais la question, c’est de savoir si un employé a la chance de progresser, de trouver un autre emploi, bref de s’en sortir, en 2, 5 ou 10 ans, ou si c’est le même au bout des 10 ans. Car cela ne signifie pas la même chose : les inégalités statiques entre fonctions, revenus, patrimoines, etc. doivent être effectivement réduites, par un système fiscal juste. Mais où se situe la dynamique ? Est-ce qu’une cohorte, en difficulté au début de l’analyse, reste enfermée dans les mêmes emplois, les bas salaires, ou a pu changer de position ? Et leurs enfants changent-ils eux de position de départ ? Il me semble que « l’obscur ennemi qui nous ronge le cœur » en France, est celui, souvent décrypté, de ce renforcement auto-entretenu et pervers de la spirale des inégalités : ceux qui s’en sortent le mieux ont des enfants qui s’en sortent encore mieux, et inversement.

Empêcher la formation de nouvelles inégalités est donc au moins aussi important, voire plus que de lutter contre les inégalités existantes. Le système fiscal se charge (ou plutôt devrait se charger) de réduire les inégalités de revenu à un instant T, en procédant à la redistribution par l’impôt entre ménages. De même pour le système de protection sociale, qui les réduit par les dépenses (redistribution par les allocations). La protection du travail s’attaque elle aux inégalités d’information et de pouvoir entre employeurs et salariés. Fiscalité, Etat-Providence, réglementations sociales œuvrent ensemble à cette lutte.

Cependant, en vieillissant, certaines règles ne sont plus adaptées aux évolutions profondes qui nous ont traversées et peuvent, paradoxalement, contribuer à de nouvelles inégalités, là où elles devraient les réduire. Trop complexe, la fiscalité bénéficie à ceux qui savent la contourner et la manipuler. Trop rigides, les protections sauvegardent plus les statuts que les personnes, au détriment des entrants. Mal ciblées, les interventions sociales ne vont pas plus à ceux qui en ont le plus besoin, même si le recentrage critiqué des allocations familiales par le Gouvernement de Manuel Valls va dans le sens souhaitable de l’équité. Au-delà, trois domaines me semblent devoir particulièrement être abordés sous l’angle des inégalités.

 

  1. L’Education nationale au service des élèves en difficulté. Notre système est trop favorable à celles et ceux qui en maîtrisent les codes, le plus rapidement, dans les bonnes familles, les bons quartiers. C’est le fameux capital culturel à la Bourdieu. Lutter contre les inégalités à la racine, c’est d’abord et avant tout la refonte complète de notre système d’éducation nationale. Bon courage à celle ou celui qui s’y attaquera. Mais tant qu’on n’y arrivera pas, rien ne changera. Contournement de la carte scolaire, cours particuliers, choix des options, grandes écoles, tout joue en faveur de la reproduction des élites. Tant que la France changeait, c’était un ascenseur social à grande vitesse : les enfants d’ouvrier et de paysans devenaient professeurs, cadres, ingénieurs, dont les enfants avaient toutes les clefs pour réussir dans la vie. Le coup d’arrêt de la croissance de la fin des années 1970 et 1980 a transformé l’ascenseur en machine à broyer. On me rétorquera que la bourgeoisie a toujours voulu se reproduire dans un entre soi, et qu’elle utilise les moyens à sa disposition. Quitte à mettre autant d’argent dans l’éducation, essayons quand même de limiter un tant soit peu le phénomène.
  2. L’indemnisation du chômage et la formation professionnelle remis sur de bons rails. Fusionnons les 32 mds€ de la formation professionnelle utilisés dans des conditions de contrôle insuffisants avec le mécanisme d’assurance-chômage pour mettre en place un contrat clair : des filets de sécurité plus large en échange de souplesse pour les entreprises. L’Accord national Interprofessionnel de janvier 2013, largement assumé par le Président de la République, est une première étape, qu’il convient de faire vivre et d’approfondir. Redonner du pouvoir de négociation, de la marge de manœuvre au salarié, qui sait pouvoir bénéficier d’une formation, d’un suivi personnalisé, en cas de difficulté, pour des droits professionnels et à la formation sur toute la vie, construisant un rapport de force plus équilibré avec l’employeur, qui s’appuierait un cadre de relations du travail modernisé.
  3. Mettre le paquet sur les déséquilibres territoriaux et revoir les finances locales. Rapprochement systématique des communes, effacement progressif des départements, grandes métropoles et grandes régions puissantes, la réforme territoriale doit être mise au service de la péréquation. Mais d’une vraie péréquation verticale et non pour financer les fins de mois difficiles de l’Etat. Il faut bien sûr des moyens de pression sur les élus récalcitrants à mener des politiques correspondant à la volonté générale exprimée au niveau national, notamment sur l’urbanisme, le logement et la politique de la ville, en indexant les financements à des résultats, en jouant davantage sur les critères des dotations ou encore en co-élaborant, avec l’Etat et les collectivités bénéficiaires, les investissements les plus utiles financés par la péréquation, comme le propose la Maire de Paris Anne Hidalgo. En échange, l’investissement public serait soutenu, quitte à s’entendre sur les efforts d’économies de fonctionnement. C’est une solidarité territoriale qu’il faut bâtir, radicalement différente : accepter que les dotations des collèges ou des lycées varient de 1 à 5 ou de 1 à 10 en fonction de leur sociologie, prioriser à fond sur les quartiers les plus dégradés comme le mouvement en est lancé (et y construire massivement des crèches collectives pour la mixité et la socialisation au plus jeune âge), mettre le paquet sur les transports collectifs désenclavant (à quand les quartiers nord de Marseille reliés au reste de la métropole ?). Foin du saupoudrage, changeons de braquet maintenant.

 

La politique se nourrit de dynamiques. Une situation, une progression, une réputation, une crédibilité peuvent s’inverser ou, au contraire, se construire rapidement. Par exemple, les scores à une primaire à gauche aujourd’hui ne seraient plus les mêmes qu’en 2011. Pourtant, nous avons besoin de nouveaux modes de pensée pour renouveler les modalités de l’action publique. De ce réveil des consciences, chacun aura peut-être un peu à perdre, même symboliquement, mais beaucoup à gagner.

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