Phynances
Ceteris paribus
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Nous avons tous nos raisonnements qui nous tiennent à cœur et que nous avons du mal à expliquer aux autres. Cela énerve. On essaie de se faire comprendre, de convaincre, de démontrer, mais, pour une raison ou pour une autre, cela ne passe pas. Pourtant, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Hélas, nous ne parvenons pas toujours à nous exprimer aisément : quelque chose nous échappe. C’est un peu comme dans ses mauvais rêves où on tente de parler sans y arriver, impossible d’articuler une syllabe, on voudrait alors essayer de hurler, mais aucun son ne sort de la bouche, jusqu’à ce que le dormeur se réveille en sueur.

Dans mon cas particulier, cela concerne les enchaînements dynamiques, contre la pensée statique. Le cerveau humain a tendance spontanément à réfléchir « toutes choses égales par ailleurs », c’est-à-dire comme si les variables extérieures ne bougeaient pas, alors qu’un choix personnel ou une décision collective a, par définition, comme conséquence de modifier tout l’environnement et donc un ensemble d’éléments dont la pensée a du mal à saisir l’évolution. J’ai déjà abordé ce sujet s’agissant des inégalités.

 

Prenons le cas de la décision d’ouvrir les voies sur berge aux piétons (ou de les fermer aux voitures si l’on se met du côté des automobilistes enragés). La plupart des raisonnements adopte la méthode dite des robinets et de la baignoire : si l’eau s’écoule moins vite par le siphon, la baignoire va se remplir.  On n’imagine jamais que le débit peut varier ou que la baignoire peut changer de taille. C’est typique du raisonnement toutes choses égales par ailleurs, comme si le nombre de véhicules ne pouvait pas se réduire. Et pourtant, lorsqu’on réduit l’offre (ici de voies de circulation), la demande (déplacements en véhicules) recule ; à l’inverse, lorsqu’on accroît l’offre, par exemple si on dédoublait le périphérique, comme l’ont fait les villes russes ou chinoises, la demande de trafic suit et explose. Il est nécessaire d’injecter de la dynamique dans le raisonnement : réduire les possibilités de circulation va restreindre le nombre de véhicules en circulation, même si c’est difficile à admettre.

Cela m’arrive sur d’autres sujets, moins visibles : lorsqu’on change une procédure de marché pour essayer d’encourager la concurrence, par exemple en passant par la recherche de vivier (dite « sourcing ») ou en retenant un autre allotissement, ou un autre article du code, cela ne déclenche pas toujours des candidatures nouvelles, et parfois c’est même le sortant qui est reconduit. Les critiques auraient tendance alors à parler d’échec, alors même que rendre un marché contestable peut faire réagir le titulaire (par exemple en baissant les prix), et que donc, dans ce cas, la mécanique a produit des effets. D’un point de vue statique, rien n’a changé, mais une dynamique a été mise en œuvre, et qui peut aussi porter des fruits plus tard.

 

Sur le terrain social, cela explique une partie de mon soutien à la loi Travail, ou disons, mon refus d’une des logiques des opposants. Le reproche souvent fait à cette loi est que, dans la situation actuelle des rapports de force, et notamment l’état de nos syndicats et organisations patronales, confier un rôle plus grand à la négociation d’entreprises ou de branches serait dangereux pour les salariés. Ce raisonnement est valide, si on refuse de croire à une possible revalorisation de la place et de la puissance des syndicats en France. Leur donner un poids plus fort en accroissant leur mission de négociation devrait précisément conduire à rééquilibrer le rapport de force, à condition d’être plus représentatifs, plus ouverts sur la société, plus imaginatifs. En quoi la faiblesse syndicale actuelle serait-elle irrémédiablement figée ? Toute organisation a vocation à se saisir des pouvoirs qu’elle se voit attribuer : la ruse de l’histoire serait que cette loi aboutisse finalement à dynamiser le syndicalisme et à rééquilibrer les rapports de force. Il est vrai que le conservatisme désespérant du Medef (ou d’une partie du Medef) n’est pas un gage de succès. Sans doute faut-il accompagner cette réforme de mesures nouvelles renforçant le syndicalisme, en s’approchant des modèles scandinaves.

 

La difficulté vient de ce que raisonner toutes choses égales par ailleurs n’est pas toujours faux. C’est notamment le cas en matière fiscale, au grand dam des libéraux qui voudraient que, systématiquement, le taux d’impôt chasse l’assiette. Plus on taxe et moins il y aurait de base à taxer. Prenons le cas de la fiscalité immobilière. La Ville de Paris a décidé d’utiliser la faculté de faire passer les droits de mutation sur les ventes d’appartements de 3,8% à 4,5% comme l’avaient fait 95 départements sur 100 avant elle… Quelle a été la conséquence sur le marché immobilier ? Nulle, il n’a jamais été aussi florissant. Cela a rapporté d’indispensables recettes à la ville, notamment pour assurer la solidarité. Cela n’a pesé sur aucune décision. Pour le reste, les déterminants de la vente et de l’achat de l’immobilier (évolution des structures familiales, taux d’intérêt, prix des biens…) sont beaucoup plus puissants que cette faible taxe. De même, le Gouvernement a instauré la possibilité d’une surtaxe d’habitation sur les résidences secondaires (+20%) que toutes les villes de droite de la côte d’Azur se sont empressées d’utiliser, malgré les cris d’orfraie hypocrites. Dans l’esprit de ses concepteurs, cette surtaxe devait aussi fluidifier le marché de l’immobilier, en poussant les propriétaires de résidences secondaires à vendre. Les facteurs qui sous-tendent la conservation ou la cession d’un bien ne dépendent pas que d’une éventuelle surtaxe annuelle, et il faudrait une analyse approfondie pour voir si cela a joué un rôle incitatif. Je pense qu’il est possible d’aller jusqu’à 100% de surtaxe (doubler la taxe d’habitation pour une résidence secondaire), mais je ne suis pas certain que cela suffise à convaincre de vendre un bien, que les familles, même si elles s’en servent peu pour des vacances, entendent transmettre à leurs héritiers.

Pourtant, en matière fiscale, au niveau macro-économique, il arrive que trop d’impôt tue l’impôt, et cette fois le « toutes choses égales par ailleurs » est de nouveau pris en défaut. Le début du quinquennat de François Hollande a ainsi été plombé par les hausses d’impôt, à la fois léguées par le duo – duel Nicolas Sarkozy – François Fillon et enclenchées dans la nouvelle mandature (sur 60 milliards de plus, coupons la poire en deux, c’est à peu près 30 chacun entre Sarkozy et Hollande). Cela vaut surtout dans les pays où les prélèvements obligatoires sont élevés. Même l’OFCE, peu susceptible de se faire le parangon de l’ultra-libéralisme le reconnaît : les hausses d’impôt ont freiné la croissance les deux premières années ; le CICE, le pacte de responsabilité et les mesures favorables à l’investissement privé (amortissement fiscal) ont permis de rétablir les marges des PME, de maintenir l’emploi voire d’en créer, d’améliorer la balance extérieure et de relancer un peu de croissance. L’erreur a été de raisonner toutes choses égales par ailleurs du déficit public : le rétablir à tout prix, par l’impôt, a couté cher.

 

Pour sortir de ce raisonnement, il faut penser en 3D. C’est difficile la géométrie en trois dimensions. Il faut essayer de visualiser mentalement une sphère, une pyramide ou un cube : la représentation n’est pas évidente. Comment fait-on un triangle avec deux allumettes ? En les soulevant : la table devient le troisième côté et la pyramide se dresse. J’aime cette image. Beaucoup râlent sur les jeux olympiques : n’est-ce pas frivole dans la période ? Alors que l’argent se fait rare, pourquoi se lancer dans un tel événement qui va coûter trop cher ? Je pourrais argumenter en montrant le bilan coût – bénéfices, car les retombées économiques sont supérieures aux dépenses engagées. Mais le meilleur argument est de trouver un troisième côté : celui de la confiance, de l’avenir, de la mobilisation des énergies. Une telle aventure redonne un coup de fouet, apporte un bol de respiration, change les idées. Il ne faut pas se focaliser sur l’événement lui-même, ni sur sa durée, mais sur le projet, car un projet créée une dynamique, dont nous ignorons les contours a priori, mais dont nous savons qu’elle va susciter du mouvement.

Penser en dynamique relève presque de l’impossible, car nous sommes incapables d’anticiper les changements induits, en cascade, par une évolution. Qui pourrait prévoir les transformations profondes engendrées par les évolutions technologiques (la vapeur, l’électricité, le numérique…) ? De même, nous lisons mal le passé, car nous le regardons à travers des lunettes fabriquées aujourd’hui, et que nous oublions l’espérance de vie, la durée des trajets, la méconnaissance du monde de l’époque, ne serait-ce qu’au XIXème siècle. Rares sont ceux qui ont les yeux du poète nous encourageant à voir « L’âge d’or de l’avenir » : « Le rideau s’est levé devant mes yeux débiles, / La lumière s’est faite et j’ai vu ses splendeurs ; / J’ai compris nos destins par ces ombres mobiles / Qui se peignaient en noir sur de vives couleurs. (…) Il est donc vrai que l’homme est monté par lui-même/ Jusqu’aux sommets glacés de sa vaste raison, / Qu’il y peut vivre en paix sans plainte et sans blasphème, / Et mesurer le monde et sonder l’horizon. »

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