Tout le reste
Du sang, de la sueur et des larmes
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Dans les aventures de gladiateurs, en BD (Murena), en film (Spartacus) ou en série (re-Spartacus), on aime la sueur, le sang et les larmes. On est venu pour ça. Et tout l’érotisme que ça dégage bien entendu. « Je suis l’empire à la fin de la décadence  / Qui regarde passer les grands barbares blancs… » soupirait Verlaine. Les jeux du cirque sont interdits, mais il y a des substituts : sex, drug and rock an roll. Art, alcool, aliments. Sur l’écran, le spectateur aime bien voir les personnages souffrir et se perdre : souffrance physique, psychique, sentimentale. « C’est avec de beaux sentiments qu’on fait de la mauvaise littérature » disait déjà André Gide. Pas de bons films non plus.

Ah mais, dans la vraie vie, c’est autre chose. Les sacrifices sont bons pour les autres. Les héroïnes et héros de fiction d’abord, les voisins ensuite, et puis tout le monde enfin, tant que je ne suis pas touché. Il paraît que nous nous supportons de moins en moins : défiance vis-à-vis de toutes les élites, sous toutes leurs formes (journalistes, politiques, chefs d’entreprise, syndicats dans le même sac), rejet de la solidarité assimilé à de l’assistanat, refus de l’impôt et phobie du vivre-ensemble ; c’est la grande époque du repli dans le pavillon, la famille, les bastions. Position : défensive ! C’est très coucouche – panier comme attitude. La mentalité de la citadelle assiégée s’est emparée des collectivités locales (pas touche à nos délimitations administratives), de notre pays (pas touche à notre identité), de l’Europe (les manifestations de Pediga en Allemagne en étant l’illustration purulente la plus récente).

 

Les notaires et autres professionnels réglementés ne veulent perdre aucun de leurs avantages, les agents publics ne souhaitent pas qu’on touche d’une façon ou d’une autre au principe des carrières, de l’avancement ou de l’emploi à vie ; les chefs d’entreprises ne peuvent renoncer ni au stock option ni aux retraites chapeaux ni aux défiscalisations de toutes sortes ; les élus n’admettent pas le principe de non cumul absolu ; les médecins ne daignent pas accorder une seconde de temps administratif de plus, même pour une avancée comme le tiers payant généralisé ; les intermittents du spectacle n’envisagent pas qu’on ne bouge d’un millimètre leurs conventions collectives ; les conseils départementaux ne veulent surtout pas disparaître ; les routiers pestent contre l’écotaxe ; l’Etat ne transfère plus ne serait-ce qu’une parcelle supplémentaire de pouvoir aux collectivités locales ou à l’Union Européenne : plus personne ne consent au sacrifice. Ou en tout cas, une partie, car toute généralisation est abusive. Comportements individuels, conséquence collective : l’ensemble est bloqué. Tous les sondages montrent que les Français sont pour les réformes en général, mais contre en particulier. C’est ce paradoxe qu’il faut dénouer. Avec courage. A défaut d’élites réformistes, le peuple n’a d’autre choix que d’être révolutionnaire, la société violente, les liens défaits et les individus livrés aux-même, c’est la lecture bien subjective que je tirais d’ailleurs de l’année cinématographique 2014.

 

J’ignore si Manuel Valls a bien fait de parler de 3 ans de sacrifices. C’est à la fois long (le peuple a l’impression de ne jamais en finir) et court (les sacrifices ne sont-ils pas constants, perpétuels, progressifs ?). Mais la vérité est une flamme brûlante, ne soufflons pas sur la bougie. Cependant, il ne faut pas donner le sentiment que les sacrifices sont ciblés, pour certaines catégories de population, alors qu’ils concernent tout le monde. Et encore plus ceux qui ont plus. Dans la fonction publique, les hauts cadres dirigeants devront en faire plus que les agents de catégorie C. Les grandes entreprises et leurs dirigeants plus que les PME innovantes, les commerçants et artisans. Les catégories aisées plus que les classes moyennes. Et ainsi de suite.

Nous avons besoin d’un récit offensif pour sortir de l’accablement collectif. Personne ne veut rien perdre, car il ne sait pas ce qu’il a à gagner. C’est diffus, ce qu’il y a à gagner : un avenir meilleur pour des générations futures par définition pas encore présentes, de l’espérance pour les jeunes sans illusion, de l’égalité des chances très impalpable, mais féconde à long terme, la fraternité du vivre ensemble dans la République qui est une notion peu comptable mais qui compte beaucoup, l’émancipation par l’accès à la culture, un environnement sauvegardé et propice à la contemplation…

Comment faire accepter les sacrifices ?

 

  1. Redonner le goût du long terme. Le double quinquennat, présidentiel et législatif, montre ses limites. Pour tracer des perspectives, il faut réintroduire de la planification intelligente, non pas pour une économie administrée qui n’aurait pas de sens, mais pour fixer des calendriers de réformes à respecter. Traçons des plans sur la comète, cela a plutôt bien fonctionné avec Rosetta et Philae ! Cela vaut en particulier pour la transition écologique en annonçant des objectifs à cinq ans, comme l’a fait la Maire de Paris avec la sortie du diesel ou le Gouvernement avec le réseau de transports du Grand Paris : convergence des fiscalités entre essence et diesel, transfert de la compétence de fixation des écotaxes aux régions (avec la recette fiscale), rénovation thermique des bâtiments grâce à un pacte avec les entreprises du BTP, calendrier de la montée en puissance des énergies renouvelables dans le mix énergétique avec des politiques de soutien… L’annonce d’un plan pour l’implantation de bornes électriques de recharge va dans le bon sens.
  2. Redonner l’exemple. Pour que les efforts soient acceptables, il faut aussi commencer par le haut. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Mandat unique pour les parlementaires, et réduction drastique de leur nombre, limitation à 3 mandats successifs dans le temps pour toute fonction élective, composition du Gouvernement fixée à 25 membres maximum, suppression des enchevêtrements administratifs de compétences, division par deux du train de vie de l’Etat… L’introduction d’une dose de proportionnelle et le droit de vote pour les étrangers non communautaires aux élections locales seraient aussi deux signaux positifs à même de battre le tambour du mouvement.
  3. Redonner du pouvoir à la base. La décentralisation doit être approfondie. Toutes les procédures de type budget participatif doivent être développées et amplifiées. Référendums locaux sur les sujets d’intérêts généraux comme les grands équipements, co-construction avec les acteurs associatifs, organisation de débats publics de façon objective avec une médiation neutre, notre démocratie doit être réinventée. Beaucoup de choses existent, mais l’imagination collective peut encore apporter une méthodologie nouvelle de la prise de décision. Nos fonctionnements institutionnels sont décalés face aux réalités actuelles. Les échéances électorales ne saturent plus le besoin de participation ; nous avons besoin de davantage de respiration entre les élections elles-mêmes.
  4. Redonner du sens au sacrifice. Il est chanté par les poètes, il est romantique à souhait, mais il n’est pas très drôle. Il peut être réhabilité. En France, l’un des sacrifices fondateurs des citoyens sur l’autel de la République, c’est l’impôt. Un nouvel autel fut dressé pour lequel il fallut, à son tour, des offrandes, ce fut l’Etat-Providence, qui exigea les cotisations sociales. Une réforme d’ampleur redonnant, non pas le goût (ne rêvons pas), mais au moins le sens à un système de prélèvement fiscalo-social intégré, simple, lisible, compréhensible, et dès lors mieux accepté, est la condition pour les autres sacrifices.
  5. Redonner l’envie de progresser. L’envie d’avoir envie comme le chante notre crooner national. Le coup de booster, la confiance du nouveau né qui fait ses premiers pas, le passage du point mort à l’avancée, si possible sans caler. L’art subtil de l’embrayage. C’est difficile, car c’est un retour aux sources, un primat qui ne découle pas du reste, qui n’est pas conditionné, mais au contraire qui conditionne le reste. Le fait d’y croire un peu. Que nous pouvons avoir confiance, construire ensemble, se dire que ça vaut le coup. Se donner un coup de pied au cul pour parler comme un sergent – chef. Bref, de faire redémarrer la machine. Tant que l’éducation nationale creusera plus les inégalités qu’elle ne les corrige (Libération 29/12/2014), ce sera impossible. C’est donc une révolution copernicienne qu’il faut opérer : partir des élèves (de leurs besoins, leurs différences, leurs capacités), puis des équipes pédagogiques (les professeurs et leurs idées, leur envie de travailler en groupe…), puis les établissements (le projet qu’une collectivité se donne en discutant de façon ouverte), puis les collectivités locales (à même d’inscrire la vie scolaire dans l’ensemble formé par les parents d’élèves, le territoire), puis l’Etat (pour évaluer, contrôler, faire circuler les bonnes pratiques). Cela nous dispensera des circulaires inutiles que personne ne lit. Aujourd’hui, l’Education Nationale ressemble à l’éléphant du sculpteur Miquel Barcello posé sur sa trompe. C’est trop petit en bas (la place de l’élève, le rôle des professeurs, la prise en compte des familles) et trop gros en haut (les rectorats, les académies, le Ministère) : faisons-le basculer !

 

Alors, le sacrifice, oui, mais pas au sens religieux, ni selon l’étymologie de relegere (relire Dieu en soi, répéter les rites) ni selon celle de religare (relier une communauté de croyants, relier l’homme à Dieu). Un sacrifice qui ne rend rien sacré, qui ne consacre pas, qui n’a rien d’absolu. Qui n’est pas recherché pour lui-même et donc glorifié en tant que tel. Le sacrifice laïque ne peut être que consenti (démocratiquement), partagé (dans un échange égalitaire), juste (tenant compte des situations de départ). Un sacrifice comme un déplacement – la perte d’une part de soi – pour fabriquer un nouvel agencement – des institutions, des statuts, des modes de fonctionnement adaptés à notre époque. Un sacrifice doublement relatif, puisqu’à la fois lié à la situation présente et différent selon les situations de chacun. Rien à voir avec les sacrifices humains de la bouillonnante civilisation maya à l’honneur Quai Branly.

« Un grand sacrifice est aisé, mais ce sont les petits sacrifices continuels qui sont durs » écrivait Goethe dans Les Affinités électives. Hélas, c’est pourtant la route qui est devant nous !

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