Culture Fabrique
En revenant de l’expo
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expo[1]

C’est la rentrée. Et pas seulement la rentrée des classes ! C’est aussi la rentrée de nos institutions culturelles : les programmations annoncées au printemps ou plus tardivement démarrent en fanfare, sorties cinéma, nouvelles pièces de théâtre, etc. Tout le monde est sur le pied de guerre. Dans ce contexte vont débuter aussi « les grandes expositions » (7 700 000 résultats sur un moteur de recherche célèbre), moments de sacralité artistique partagés (par le plus grand nombre possible), vastes espaces de communion culturelle indispensable à la vie de la cité comme le sang qui coule dans nos veines. « Tu as vu l’expo Munch à Beaubourg ? C’est magnifique ! » (En fait, elle commence le 21 septembre, donc pas de panique).

L’exposition, sous sa double caractéristique temporaire et payante, est née avec nos temps modernes. Certes, on en trouve des traces avant, et tel ou tel mécène florentin, romain ou vénitien avait déjà eu l’idée d’ouvrir son palais moyennant quelques finances, mais pour un public choisi qui avait l’honneur de contempler une collection privée permanente. Non, la vraie première exposition est celle du tableau de Jacques-Louis David « L’enlèvement des sabines » au Louvre en 1799, c’est donc à la fois vieux, et neuf. La Révolution, en créant le musée national, inventait la conservation. Notons qu’il s’agissait d’un artiste vivant, ce qui n’était pas une insulte à l’époque. Et exposé au Louvre. En tout cas, le grand ordonnateur de la mise en scène républicaine réalisait alors un coup magistral (faire payer pour voir une œuvre – puis des œuvres – pendant un temps déterminé en suscitant si possible une polémique, ici sur la nudité des personnages), dont le succès ne se démentirait pas, malgré quelques avanies dues aux troubles, guerres, révolutions et autres péripéties. La formule continue de prospérer.

L’histoire a ensuite gardé la mémoire des salons, salons officiels, mais surtout célèbre salon des refusés, qui vit en 1863 éclater la polémique sur le fameux Bain de Manet (ensuite baptisé déjeuner sur l’herbe). N’oublions pas que c’est le Gouvernement lui-même qui face à l’afflux de tableaux pour l’exposition universelle créa ce salon des refusés, mais sans toutefois renouveler l’expérience. C’est dire que l’exposition dans notre pays est intimement liée à l’idée d’une politique culturelle (ou plutôt des beaux arts selon l’expression de l’époque). Il s’agit pour la Nation de montrer son génie, c’est-à-dire celui de ses peintres. Evidemment, la subjectivité s’en empare, suscitant les débats, voire les affrontements violents. S’ensuivit notamment la fameuse exposition impressionniste chez Nadar en 1874. La fin du XIXème siècle fut profitable aux expositions universelles, occasions d’un étalage de richesses et de créativité par les différentes puissances alors en rivalité. Celle de 1889 marqua les esprits et la forme de Paris, avec la construction de la tour Eiffel, mais celle de 1937, influencée par l’esprit du front populaire, structurée par la forte présence de l’Allemagne nazie et de L’Union soviétique, fut aussi l’occasion de célébrer enfin les artistes contemporains, renouant avec la volonté révolutionnaire : le palais de Tokyo accueillit une première grande exposition des modernes. Sous la houlette de Georges-Henri Rivière, le musée du Trocadéro depuis 1928 avait déjà renouvelé l’idée même d’expositions temporaires.

Progressivement, à partir de 1945, en France comme dans le monde occidental, « les grandes expositions » prirent leur envol, sans qu’il ne soit nécessaire de retracer toutes les étapes qui ont durablement impressionné le public : par exemple, pour le centre Pompidou, certains se remémorent avec émotion de l’exposition « Vienne, naissance d’un siècle » en 1986, ou celle sur Kandinsky de 1984, Tinguely en 1988, Matisse en 1993, Bacon en 1996, Cy Twombly (récemment décédé) en 1988, Dubuffet en 2001, etc, etc. « Toutankhamon et son temps », en 1967 au Petit Palais reste dans de nombreuses mémoires, tant elle contribua à relancer l’attrait que la civilisation égyptienne exerce depuis longtemps sur la France. Et les expositions du Grand Palais ne déparent pas dans ce tableau : Rembrandt, Raphaël, Poussin, pour ne citer qu’eux, firent l’objet de monographies retentissantes dans les années 1980. Le « Panorama de l’art contemporain en France », montré au Grand Palais en 1972, respecte bien l’image de l’exposition depuis David car elle  déclencha elle aussi son petit scandale.

Là où cette vogue de la grande exposition pose problème, c’est quand on se met à apprécier leur importance à la seule aune de leur succès de fréquentation. Un succès, c’est une prolongation, des nocturnes qui n’en finissent plus (voir le cas symptomatique de Monet en janvier 2011 au Grand Palais), des files interminables qui obligent à réserver… Faire venir le grand public n’a rien de scandaleux, au contraire, mais le jugement porte alors sur la seule audience, comme à la télévision, et non sur l’originalité de la démarche, la qualité de la présentation, de la scénographie, de la pédagogie des encarts, l’apport de la recherche, le regard différent porté sur des œuvres, bref sur ce que crée l’exposition. Il est vrai que les contraintes budgétaires conduisent les opérateurs à devoir équilibrer les budgets par les recettes, et le nombre de tickets vendus devient alors un enjeu majeur. Mais une exposition n’est pas qu’un objet de consommation, cela doit être aussi un événement porteur de sens, d’innovation et d’audace. Bref qui nous aide à découvrir, comprendre et, peut-être, aimer.

Ainsi, au Musée d’art moderne de la ville de Paris, l’exposition consacrée à Marc Desgrandchamps artiste français que je ne connaissais pas (j’ignore pourquoi, on passe à côté de tellement de belles choses dans la vie) a été pour moi un vrai choc, et un vrai plaisir : découvrir, dans d’excellentes conditions de visite, une œuvre se déployant sur des décennies, totalement inconnue pour ma part donc, nous réconcilie avec le rôle fondamental de l’exposition, surtout quand la mise en espace est aussi réussie. Je ne suis pas sûr qu’elle a attiré beaucoup de monde, moins que Basquiat en tout cas (également formidable). Je me souviens avec la même émotion de l’exposition « Posséder et détruire » au Louvre en 2000, Dada au centre Pompidou en 2005 ou « Mélancolie – génie et folie en Occident » la même année au Grand Palais. Les expositions thématiques, souvent plus exigeantes, plus difficiles à construire que « Picasso et ses maîtres » (titre garantissant un succès), sont plus troublantes, et, si elles sont bien faites, plus intéressantes. Loin de moi l’idée de généraliser, la rétrospective Rothko, monographie tout ce qu’il y a de plus classique , était magistrale par exemple, mais la facilité ne doit pas dispenser de parcourir des sentiers moins battus.

Disons-nous juste en allant aux expositions que nous n’y allons pas que pour consommer du temps devant des œuvres, moins de 30 secondes en moyenne par tableau, comme le montre Bernard Stiegler. Ce n’est pas grave si nous ne comprenons pas tout, si nous passons à côté de certaines choses, si nous n’appréhendons pas toujours la globalité, mais réservons-nous des points de sensibilité, des moments de fixité rêveuse devant une œuvre particulière, des choix subjectifs qui nous emportent en dehors de nous-même. Cela n’est pas toujours facile avec l’affluence. Cela nécessite parfois aussi de l’aide, pourquoi pas ? Le Mac/Val à Vitry a innové, différenciant les visites proposées (centres socio-culturels, centres d’animation, de loisirs et associations, etc.) et en formant des médiateurs issus de tous les quartiers. D’autres institutions, partout en France, ont lancé des initiatives de ce genre : il ne s’agit pas d’en mettre seulement plein la figure avec des expositions assurées d’attirer les visiteurs en masse, il s’agit aussi de défendre la culture comme porteuse de sens et d’émotion, de compréhension collective du monde et d’épanouissement individuel.

Alors, pensons aussi aux petits lieux. Qui dit petit lieu, dit petites expos ? En tout cas, dit confort de visite plus grand ! A La Maison rouge dans le 12ème arrondissement se déroule actuellement une exposition autour des artistes de Winnipeg au Canada, et bientôt au Pavillon Carré Baudouin dans le 20ème, nous pourrons voir les photographies de Claudine Doury, à partir du 23 septembre. Ce lieu n’est pas encore connu de toutes et tous, il faut le défricher. Même si les expositions y sont gratuites, le public s’y sent donc privilégié !

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