Tout le reste
Eros, Thanatos & Spinoza
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L’état du monde pèse sur notre moral. Je suis, comme beaucoup je crois, sur les nerfs. Je m’attriste de constater, jour après jour, des évolutions qui me désolent : je sais qu’elles dépriment tous les progressistes. Il y aurait trop d’événements à citer en 2016 : tout le monde les a en tête. Nous qui voulons croire au processus progressif de civilisation, espérons dans un avenir meilleur pour l’humanité, souhaitons un monde plus apaisé où l’émancipation de l’individu serait l’objectif partagé, nous voyons nos voeux balayés par le retour à l’état de nature, la guerre de tous contre tous. Cela ne relève pas que de la froide analyse : cela nous vrille le coeur et les esprits au quotidien, ou presque, et joue sur nos états psychiques et physiques. Nous minent : Brexit, Trump, Chine, Poutine, Philippines, Pologne, Hongrie, Haïti, Bulgarie, Syrie, attentats partout. Dans le désordre le plus complet, je l’admets.

J’ai parfois l’impression de vivre dans le monde post-apocalyptique décrit dans des ouvrages, films ou séries de science-fiction. Chacun cherchera ses références : « La route » de Cormac McCarthy, les sinistres « Walking dead » de l’éprouvante série américaine, « Blade Runner » de Ridley Scott d’après K. Dick, bref des mondes détruits où règne la loi de la jungle humaine. Ce que nous montre la science-fiction, c’est que malgré les zombies errants, les robots dérangés ou les monstres mutants qui déambulent sur le monde ravagé, c’est encore l’homme qui est le plus dangereux pour l’homme. Poussée à bout, dans ses derniers retranchements, l’espèce humaine se comporte mal : elle retourne à un état de nature, fait de rapts, de pillages, d’esclavage, voire d’anthropophagie. Il y aurait ainsi une typologie des  méchants croisés par Rick Grimes dans Walking Dead à dresser, toute une panoplie d’autocrates improvisés, plus ou moins fous, plus ou moins sanguinaires, plus ou moins gratinés. Cette série pose toujours les questions qui tournent autour du mal dans l’homme (Peut-on changer ? Qu’est-ce qui justifie de tuer ? Que reste-t-il de nous même quand nous tombons dans une souricière ?) Tout se dérègle, tout devient possible hélas : l’espace d’application des principes reconnus comme valides se réduit de plus en plus, au fur et à mesure des déconvenues.

 

La civilisation ne serait qu’un vernis, facile à gratter. L’effondrement des systèmes de contrôle jouerait comme un anneau de Gygès, selon la fable racontée par Platon dans la République : il nous rend invisibles, et autorise tout. On aimerait se dire qu’en dehors des sociétés politiques constituées (peur du gendarme, surveillance sociale, principe de sanction / récompense), la morale n’en disparaîtrait pas pour autant. Ce qui est parfois vrai dans la science-fiction, mais, généralement, les règles ne prévalent plus qu’au sein d’un petit groupe qui s’entr’aide, et non vis-à-vis de l’extérieur : le retour aux tribus est pour demain. Bref, contre Rousseau, c’est la société qui nous forcerait à rester sages, alors que nous serions déchaînés, aux deux sens du terme (libres et sans limite), en revenant à l’état pré-social. Je vais vite, car la pensée est plus complexe.

Pour les romans ou les films d’anticipation, Hobbes a donc gagné sur Rousseau. Pour les scientifiques aussi, selon un article du monde (28/09/2016) : « Dans une étude publiée mercredi 28 septembre par la revue Nature, une équipe espagnole tranche le débat : la violence létale humaine plonge ses racines dans la théorie de l’évolution. En d’autres termes, si l’homme « descend du singe », il en va de même de ses tendances meurtrières ». Cette étude très poussée nous rappelle que nous sommes des mammifères et en avons hérité les gènes de la violence contre les membres de la même espèce, avec un bonus spécial primates au regard des autres.

 

Hélas, Hobbes, Locke, Rousseau, la sainte trinité des penseurs du contrat social oublient le sexe. Ils avaient oublié de lire Freud. Ils auraient pu mieux lire Spinoza, qui le disait entre les lignes. Rien d’étonnant à ce que le précurseur philosophe du désir ne soit cité ni dans les « contractualistes » ni dans les penseurs de l’état de nature, lorsqu’on énumère la liste (et on y ajoute parfois Kant) : il n’y a pas de contrat social chez Spinoza, qui minimise aussi la conceptualisation anthropologique détaillée de l’état de nature comme distinct de l’état social (chez Spinoza, il n’y a pas de rupture nette entre les deux : le second prolonge le premier). En liant état de nature et état social, Spinoza nous permet de mieux comprendre pourquoi il est facile de basculer de l’un à l’autre à la première déflagration nucléaire venue : l’être humain ne saurait renoncer à ses passions, même dans la société politique. Son intérêt seul le fait participer et accepter, temporairement, les contraintes. D’ailleurs, la confiance est plus efficace que la peur pour gouverner. Le souverain absolu n’existe pas, pas plus qu’un humain renonçant à persévérer dans son être. Il l’explique très clairement dans le traité théologico-politique et ailleurs : « Si la multitude s’accorde naturellement, écrit-il, elle ne le fait pas sous la conduite de la raison, mais par la force de quelque passion commune : espoir, crainte, ou désir de tirer vengeance d’un dommage subi en commun. »

Bref, ni Rousseau, ni Hobbes, mais Spinoza ! Bien sûr, l’empathie profonde de l’être humain est souvent soulignée par d’autres auteurs. Beaucoup de livres sortent même sur le sujet, comme pour se rassurer. J’avoue ne pas trop y croire. Derrière la compassion ou la pitié, il y a toujours une envie de reconnaissance, d’appartenance, de satisfaction : se savoir bon est réconfortant. Cela peut venir d’une tradition familiale ou religieuse, d’une habitude d’être conforme, de la sensation de frisson que procure aussi l’acte généreux de donner : mais est-ce désintéressé ? J’ai opté depuis longtemps pour un matérialisme tempéré, non marxiste, mais qui ne m’empêche pas d’admirer belles personnes et grandeur d’âme.

 

C’est que je mets aussi les caractéristiques sexuelles au centre des comportements humains. En face de Thanatos, le désir de puissance (et de destruction), il y a Eros, le désir de jouissance. Ou plutôt, de l’autre côté de la médaille, car Eros et Thanatos ne se font pas face, ils sont inséparables, indissociables, inextricables. Les comparaisons entre le jeu cruel de l’amour et les batailles sanglantes de la guerre foisonnent dans notre culture : « Bien que la guerre soit âpres, fière et cruelle » chantait déjà Agrippa d’Aubigné et il voulait parler d’amour, en bon poète armé qu’il était.

Il est mal venu d’en parler en politique : le sexe, c’est le sujet refoulé, refusé, répudié. Il n’aurait rien à faire dans la vie de la cité, relevant purement et simplement de la sphère privée. Certes. Cependant, il n’est pas fortuit de rappeler que ça fait partie de nous, intimement. Homo Sapiens est un mammifère bien particulier : il se dispense de période de chaleur, contrairement à nos congénères ; il se reproduit de jour comme de nuit ; il accumule les frasques sans queue ni tête et les positions qui ne riment ni ne mènent à rien. Ajoutons que le mâle aligne un surcroît de centimètres inutiles (que les plus complexés se rassurent : en comparaison des gorilles ou des orangs-outans, qui se contentent de 4 centimètres maximum, malgré leurs impressionnantes statures, on fait mieux). Bref, il ne pense qu’à ça, et seuls nos cousins bonobos peuvent en dire presque autant, mais moins en fait. Enfin, Homo Sapiens s’occupe du petit de l’autre, qu’il ne laisse pas mourir, et, au contraire, qu’il récupère, contrairement aux lions qui se débarrassant des portées précédentes.

Résultat : malgré la pulsion de violence, la pulsion sexuelle qui l’accompagne, la compense, et la sublime, aboutit à ce que nous finissions par dominer la planète. Nous partageons cela avec les cafards et les rats, peut-être les lapins, qui sont finalement nos plus proches parents. Ce ne n’est ni le joli dauphin ni la laide araignée à dos jaune ni le perroquet querelleur qui ont conquis le monde. La guerre et l’amour, c’est encore ce que nous savons le mieux faire. De temps en temps, il y a la paix entre les deux.

 

Heureusement, Eros et Thanatos, en s’accouplant, engendrent un bel enfant bien portant : l’art est fils de la loi et du désir, de la violence et de la joie, de la mort et du plaisir. Il n’est pas du côté du Bien, et c’est pourquoi j’évite de parler du Beau, car l’art n’est pas nécessairement le Beau : il peut l’être. Il n’est pas du côté du Bon : la même tension, la même aspiration, la même motivation, qui font jaillir le pire, peuvent engendrer le meilleur (l’envie, la jalousie, l’espérance, la crainte, etc. au choix).

« Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la nommons bonne » dit à peu près Spinoza. Dès lors, la paix, la justice et la politesse sont des biens rares et précieux. Jean-Claude Carrière a d’ailleurs publié récemment un beau livre sur « La paix » : elle est si absente qu’elle en redevient tellement désirable. Nous avons du mal à nous remettre de cette calme parenthèse entre 1945 et 2001 (pacifique pour nous, car, en réalité, de la décolonisation aux guerres civiles, avec les affrontements entre l’est et l’ouest par régions interposées, les groupuscules terroristes, les invasions entre pays voisins, la violence régna largement en Afrique, Amérique du Sud, Asie…). Nous avons du mal à nous dire qu’elle s’est achevée et que, pour passer le temps, relire « l’Ethique » est peut-être, toujours, l’occupation la plus sereine et la plus apaisante qu’il soit.

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