Tout le reste
Et si on pivotait ?
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Derrière les péripéties diverses qui nous accablent et forment un fil continu de déconvenues variées se cache le syndrome plus prégnant que jamais de la société bloquée. Le diagnostic, pour être peu original, n’en est pas moins solidement établi, et le mal creuse les traits du malade. L’accablement n’est pas seulement lié à la conjoncture politique, économique ou sociale, les épisodes fiévreux s’expliquent par une infection, ancienne et mal soignée. De temps en temps, un fait divers, une affaire, un couac ou une statistique, viennent faire monter la température ou au contraire apaisent momentanément la poussée fébrile.

Le remède ? Certainement pas une suite de cachets à avaler les uns à la suite des autres, mais plutôt un précipité obtenu par une alchimie de changements radicaux. Pas besoin d’une ordonnance longue comme le bras de mesures technocratiques. Pas non plus un remède de cheval impossible à avaler d’un coup. Encore moins le placebo des solutions simplistes de repli. Quoi alors ? Un mouvement souple et décontractant, une remise sur pied, un déblocage des vertèbres. Un rendez-vous chez un bon kinésithérapeute pour remettre le corps collectif en avant.

 

Ce qui nous manque le plus, c’est du dynamisme. C’est frappant lorsqu’on sort de France, comme le disent tous ceux qui ont la chance de pouvoir voyager et de faire de belles rencontres à l’étranger. Nous voilà, abasourdis : qu’arrive-t-il à la France ? Personne ne le comprend, en Europe, ni sur les autres continent, avec les atouts qu’il est inutile d’égrainer (dynamisme démographique relatif, position géographique centrale, taille du marché, force de la culture, qualité de la main d’œuvre, système social enviable, très forte capacité d’innovation, etc., etc.). Pourtant, nous sommes perdus dans le labyrinthe et le Gouvernement actuel n’y est pour rien, tant nous errons, depuis longtemps, dans les dédales du jardin glacé, entre les bosquets gelés à la « Shining » de Kubrick, ou comme dans le vieux parc du colloque sentimental de Verlaine. Renversons-les mots du poète, pour une fois ! « L’espoir a fui vaincu vers le ciel noir –Non, qu’il est bleu le ciel et grand l’espoir ! ».

Puisque toutes les échéances politiques s’annoncent douloureuses pour la gauche de gouvernement, autant prendre tous les risques. Il n’y a pas grand-chose à craindre : considérons-nous définitivement perdus, comme Jean-Claude Duss dans « Les Bronzés font du ski », alors il est temps de, disons, bousculer les choses. Les bonnes nouvelles, surprises de décimales de croissance, réussite d’une ambition européenne spatiale, positions fermes du Président de la République sur la scène internationale, glissent comme l’eau sur les plumes du canard, car ces gouttelettes n’arrivent pas à s’agréger, à commencer à former un fleuve impétueux qui nous mènerait vers un delta riant et fertile. Le pessimisme empêche de relever la tête. Les raisons en sont solides, avec comme perspective une longue déflation à la japonaise. Comment agir ?

  1. Respecter les contrats tacites

Toute réforme ne peut s’appliquer que pour l’avenir. Cela en retarde les effets. La rétroactivité passe mal dans les sociétés susceptibles. Cela doit pousser à toutes les lancer vite. La méthode avait été utilisée en son temps par Michel Rocard pour France Télécom : le changement de statut ne s’appliquait qu’aux entrants. Voilà ce qu’il faut imiter pour faire évoluer la fonction publique et notre système de retraites, deux sujets ô combien sulfureux, casse-gueule, épouvantables épouvantails. Ecoutons celles et ceux qui disent « on a pas signé pour ça ! », car tout choix est un renoncement à une autre voie, fait en fonction de ce qu’il y avait dans le paquet. Au détriment de ceux qui n’ont pas encore signé alors, s’exclamerait-on, les nouveaux, les jeunes, les générations futures ? Hélas oui, d’un certain côté, mais en offrant des pistes pour un autre avenir, que celui terne auxquels ils semblent pour une grande partie condamnés.

  1. Privilégier toujours le donnant – donnant

L’un des obstacles aux réformes est le sentiment qu’elles font plus de perdants que de gagnants, que les perdants sont toujours les mêmes et qu’elles comportent plus de reculs ou de régressions que de progrès. Le progressisme de notre temps ne peut se faire que dans une logique d’échanges. Revoir les seuils sociaux de représentativité dans les entreprises contre une association accrue des représentants du personnel dans les instances de décision (bâtir enfin ce modèle français de cogestion intelligente qui ne doit pas rester l’apanage des social-démocraties nordiques). Modifier le fonctionnement du marché du travail et du système d’indemnisation du chômage contre une utilisation plus juste, plus efficace des formidables sommes de la formation professionnelle (en les consacrant à ceux qui en ont le plus besoin et pas aux salariés les plus formés). Retoucher aux principes de notre système libéral de médecine en prenant mieux en compte la réalité du travail des praticiens (soutien plus accru aux maisons de santé qui se développent, mais l’extension de leur maillage devrait être accélérée). Les exemples abonderaient.

Les termes de l’échange doivent être bien pesés, pas seulement financièrement, mais aussi symboliquement, psychologiquement, culturellement, sur les gains et les pertes, les sacrifices à consentir, leurs modes de compensation, réforme par réforme. Nous avons besoin d’expliciter les contrats implicites sédimentés par le temps long de notre vieux pays et en finir avec la détestable idée qu’il y aurait intérêt à cacher les tenants et les aboutissants, derrière telle ou telle stratégie. Pour cela, il faut aussi que les efforts soient partagés, y compris et surtout dans les plus hauts sommets, en restreignant fortement les pratiques les plus choquantes de type retraites chapeau (« chapeau, pour votre retraite ! »), en imposant le mandat unique des parlementaires, en divisant par deux le train de vie de l’Etat, en fusionnant le Conseil Economique Social Environnemental (CESE) avec le centre d’analyse stratégique (CAS) et le conseil d’analyse économique (CAE)…

  1. Trancher le nœud gordien de la méthode

Dans une période de difficultés cumulées, entremêlées, inextricables, c’est le paradoxe de l’action publique que d’être coincée entre le besoin de concertation et l’indispensable autorité. Les citoyens sont en attente de décisions rapides, efficaces, loin des hésitations et tergiversations, et en même temps, la demande d’écoute, d’information, de participation n’a jamais été aussi forte. Il faut trancher ce dilemme. Avancer et faire de la pédagogie. D’abord, en prenant de manière verticale des décisions dont le but est de justement partager de façon différente le pouvoir. Ensuite, en faisant des distinctions en fonction des sujets : autant la PMA peut être accordée immédiatement, autant la GPA mérite encore un débat prolongé. Enfin, en associant largement la société civile dans des délais courts, pour certaines réformes précises (quatre groupes de travail distincts pourraient être chargés de réécrire, en trois ou quatre mois, respectivement le code général des impôts, le code de la sécurité sociale, le code général des collectivités territoriales, le code du travail, pour commencer).

Après avoir reçu un coup de pied, la fourmilière se réorganise, mais les hommes ne sont pas des insectes. Les plus belles fleurs poussent parfois sur le fumier, mais l’être humain n’est ni de la glaise ni du terreau. Il faudra trouver un nouveau compromis historique, sur une durée courte : une action déterminée, magistrale, ex cathedra, redonnant du pouvoir à tous. Un référendum sur des modifications constitutionnelles d’ampleur devrait y contribuer. Une action de haut en bas qui attend en retour une réaction de bas en haut, le pouvoir politique jouant le jeu de « l’empowerment » de la société.

  1. Choisir la régulation contre la rente.

Entre la rente des corporatismes dans les offices et la rivalité de tous contre tous dans la jungle, il y a la régulation. Emmanuel Macron a repris le brûlant dossier des professions réglementées, et marche sur les œufs, en évitant de les écraser, car ils avaient déjà été bien secoués par Arnaud Montebourg. Le talent de fakir ne sera pas de trop, tant le sujet est glissant. Secouer le cocotier est indispensable : certes les noix écraseront quelques pieds dans leur chute, mais l’horizon sera dégagé.

La régulation vaut aussi pour les questions de santé publique : n’est-il pas temps d’envisager sereinement la légalisation du cannabis, là où la prohibition a échoué ? Plusieurs Etats américains y viennent doucement. La liberté est première, en découle la responsabilité : les conséquences collectives des comportements individuels justifient l’intervention publique (campagne de prévention, limitation en fonction des critères d’âge, contrôle du contenu des produits…). Les projets de Marisol Touraine pour aller plus loin dans la lutte contre le tabagisme dessinent déjà un cadre strict qui s’appliquera très bien : c’est cela la régulation de gauche, et personne ne peut juger qu’un homme comme Daniel Vaillant est un doux rêveur idéaliste et angélique.

  1. Oser la décentralisation radicale du pays.

L’Etat continue à dépenser plus que toutes les collectivités locales réunies : et si, en dehors de la question des économies, on tentait l’inverse ? Transférons enfin de façon définitive les blocs d’action publique et les recettes qui vont avec. Cessons de saucissonner. Posons la pyramide sur sa pointe, pour voir la tête que cela lui donne. L’Etat ne doit être qu’un PRINCE : il fixe les Principes, il Régule, il INvestit, il Contrôle, il Evalue. C’est déjà beau, un prince ! L’Etat se disperse en multiples subventions et interventions, quand il abandonne ses fonctions anciennes et régaliennes, en témoigne la situation des contrôles sanitaires de la filière alimentaire, selon la Cour des comptes. Toute la proximité doit aller aux collectivités locales.

 

Les feux révolutionnaires se sont éteints sous les cendres amères de la violence et des échecs. Leurs ectoplasmes aux fronts pâles ne feront pas renaître les espoirs enterrés. Personne ne le dit mieux que les artistes. « La mission », le texte de Müller sur le soulèvement avorté des esclaves de la Jamaïque, sous l’impulsion velléitaire d’un conventionnel français, épisode effroyable qui finira dans le sang et la trahison, se joue en novembre au théâtre national de la Colline, dont la mise en scène radicale de Thalheimer montre aussi la tragique répétition des échecs révolutionnaires. Les dirigeants de l’ex-Allemagne de l’est n’appréciaient pas les textes de Müller, c’est dire s’ils les avaient compris. Dans l’entretien qui accompagne le spectacle, le metteur en scène allemand explique bien ce tiraillement, entre refus d’accepter la société telle qu’elle est, de se contenter de l’état du monde et impasse du romantisme des barricades, impossibilité de croire aux lendemains qui chantent puis déchantent dans le dégoût de la légitimation du pire. Les plus chanceux d’entre nous sont rassasiés : sommes-nous pour autant satisfaits ?

Stromae va bientôt faire chavirer Bercy. Si on dansait ! Et si on tournait sur nous-mêmes, ce qui est le synonyme d’une révolution copernicienne, réformatrice, pacifique et joyeuse ?

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