Tout le reste
Halte à la gérontocratie !
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La France va donc peut-être se livrer corps et âme, pieds et poings liés, avec ravissement, à un vieillard. Je sais que je provoque délibérément, mais je n’en ai cure. Je n’ai aucune bienveillance particulière à l’égard d’Alain Juppé, qui bénéficie désormais d’un consensus mou très étrange. Il est pour moi l’homme du passé : je venais tout juste d’avoir treize ans quand il est devenu ministre pour la première fois, et je ne me considère pas du tout comme quelqu’un de jeune. Pour quelqu’un né en 1999 et qui pourra voter pour la première fois aux présidentielles, il aura déjà été plusieurs fois ministre, Premier Ministre, battu aux législatives deux ans auparavant. Emmanuel Macron avait raison de souligner que la France est un pays qui renouvelle peu sa classe politique, ses éloges récents envers le candidat putatif, sous la forme d’une tentative de rapprochement, résonnent donc de façon surprenante. Partout ailleurs, les femmes et les hommes se recyclent dans d’autres activités, publiques ou privées (et cela n’a rien de choquant), après un passage par une carrière politique. Quoiqu’on pense du personnage et de ses propositions, datées, éculées, pour ne pas dire rances, tenons-nous en au simple signal adressé au monde : quel sens cela aurait-il d’élire un homme de 72 ans à la Présidence de la République dans la France d’aujourd’hui ? Quel message pour l’avenir, la confiance dans le pays, la jeunesse ? En soi, et en dehors de toute autre considération, cela reste un problème majeur et un obstacle dirimant pour une candidature.

Cela ne vaut pas uniquement pour la présidentielle. Que l’on songe à Jean-Pierre Chevènement à la tête d’une fondation sur l’islam (et qui à peine choisi, cogne François Hollande, c’était bien la peine !), certes privée, mais de fait chargée d’un sujet d’intérêt général, en plein milieu d’un débat public dense. N’y avait-il pas suffisamment de talents et de compétences sur les questions de religion et de laïcité, autour de la quarantaine ou de la cinquantaine, pour qu’on ailler chercher un ancien ministre de 73 ans ? Là-encore il ne s’agit aucunement de discuter du fond, de la ligne, de l’orientation (qui me satisfait largement sur le sujet d’ailleurs), mais sur le sens intrinsèque d’un tel choix. Des partisans d’une ligne stricte et ferme sur la laïcité, spécialiste de l’islam, il y en a de plus jeunes !

L’impression perdure d’une génération qui ne veut pas transmettre le flambeau, s’accroche aux postes et aux honneurs, refuse de céder le pas. Je ne propose pas de les chasser ni encore moins de les euthanasier (je connais l’emballement rapide des réseaux sociaux), mais de mieux faire circuler les fonctions, comme le voulait Vilfredo Pareto : dans une démocratie, le pouvoir doit circuler, faute de quoi il étouffe et asphyxie le corps social. Il reste suffisamment de choses à faire pour que chacun puisse s’épanouir, à son niveau, en fonction de ses envies et de ses capacités, sans monopoliser les responsabilités les plus éminentes.

 

Je sais bien qu’une génération a tendance à penser que celles qui la suivent sont bonnes à rien, ont tout raté, ne sont jamais aussi méritantes « Le niveau baisse », « C’était mieux avant », « à notre époque », les refrains déclinistes sont variés, mais entonnent toujours la même mélodie. Je ne supporte plus ses donneurs de leçons. Même Michel Rocard, qui m’inspirait le plus profond respect et qui fut à l’origine de mon engagement au PS en 1993, m’agaçait prodigieusement quand il envoyait des piques ou des flèches contre telle ou telle ambition déclarée, forcément nulle et non avenue (Ah ! Qui dira le mal causé par l’esprit français caustique, ironique, mordant, auquel même les grands succombent ! Ah, qui en dira le plaisir malsain aussi !). La critique est aisée, mais l’art est difficile. Autant ses analyses sur l’histoire économique me fascinaient (lire le dernier entretien à la revue hebdomadaire « le 1 »), autant ses remarques acerbes contre les dirigeants actuels ne me paraissaient pas au niveau. Cela vaut pour Jack Lang et tant d’autres, qui ressortent régulièrement, tout en occupant encore de prestigieux postes : il aurait pu bouleverser l’Education Nationale quand il était ministre, plutôt que de publier des livres à la rentrée scolaire pour dire du mal de ses successeurs de gauche. Avoir été un très grand ministre de la culture ne pardonne pas tout. Ils sont nombreux dans cette catégorie.

C’est pourquoi, à partir de 68 ans, les possibilités d’exercer une forme de fonction publique devraient être limitées à trois d’entre elles : présider ou diriger une grande association, remettre un rapport au Gouvernement, exercer une mission exceptionnelle de représentation ou de négociation internationales.  Cela laisse pas mal de portes ouvertes ! C’est ce que faisait Michel Rocard et fait encore Christian Sautter à France Active ou d’autres. Ni parlementaire, ni ministre, ni dirigeant d’organisme ou d’entreprise publics, ni à la tête d’un exécutif local, etc. Je n’ai jamais compris pourquoi on pouvait aller jusqu’à 69 ans pour les professeurs d’université ou les hauts fonctionnaires ayant élevé des enfants. Cela me choque : la durée de cotisation a été allongée, au-delà profitons de l’allongement de la durée de la vie pour voyager, se cultiver, s’occuper de sa famille ou des autres, voir des amis, s’investir dans la société, tout ce qu’on veut – mais pas pour continuer à briguer et occuper des fonctions officielles.

 

Bien sûr, on me rétorquera des exemples historiques. Mitterrand en 1988 à 72 ans ? Bof, il aurait dû ne pas se lancer dans ce mandat supplémentaire, affaibli, et au contraire céder la place. De Gaulle en 1958 ? Il n’avait pas encore 68 ans, et les circonstances étaient bien différentes, la guerre en Algérie aboutissant à la chute d’un régime. Clémenceau en 1917 ? Il avait en effet 76 ans, mais là aussi, il s’agissait de circonstances exceptionnelles. Raisonner par l’exception, c’est raisonner comme Carl Schmitt. Je veux bien reconsidérer ma position, si les Allemands attaquent… Quelques exemples historiques du 20eme siècle, et d’avant, ne nous disent rien de pertinent pour la France du 21ème siècle, qui vit un temps d’accélérations successives et de chocs répétés.

De plus, cela ne vaudrait ni pour les artistes ni pour les intellectuels : Claude Régy peut mettre en scène à 93 ans, Alain Touraine publier à 91 ans, ou Edgar Morin s’exprimer à 95 ans, l’autorité morale, scientifique ou culturelle peut se déployer sans limite, tant qu’elle suscite de l’intérêt, du débat, de la création et qu’il se trouve des gens pour écouter, apprécier, contester. On peut tenir son blog, imprimer des pages, se rendre à la télévision ou à la radio, polir son oeuvre jusqu’à plus soif… mais pas dans le champ des nominations à des fonctions publiques rémunérées, qui doit laisser le renouvellement s’ébattre.

 

On m’accusera de jeunisme, je le sais bien. C’est une vieille histoire, Du Bellay déjà… « Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire) / Si sale qu’un vieux bouc, ni si prompt à mal faire / Comme est un jeune loup (…) » Dit autrement : mon prédécesseur était un incapable, mon successeur sera un intrigant. Ce conflit des générations fait le délice des mythologies, à commencer par la mythologie grecque, qui n’est qu’une suite de pères dévorant leurs enfants, eux-mêmes finissant par tuer leurs pères. Cette permanence longue ne doit pas nous empêcher de réfléchir à changer. Ce procès en jeunisme reflète une société vieillissante, comme en témoigne aussi la concentration du patrimoine : se sentant inéluctablement vieillir, la société, comme une grande dame, ne tolère aucune allusion à son âge.

A la Ville de Paris, beaucoup de lieux ou d’institutions ont besoin de l’expérience, au Crédit municipal de Paris (expérience bancaire), au Théâtre de la ville ou à l’orchestre de chambre de Paris (expérience culturelle), au conseil scientifique, etc. Ici, une limite d’âge serait inconvenante et absurde, à partir du moment où siéger dans les conseils d’administration se fait sur la base du volontariat et du bénévolat. D’autres instances existent pour l’Etat, les collectivités locales, des organismes publics : oui, mille fois oui, elles doivent se nourrir du savoir accumulé, s’irriguer de l’expérience acquise, boire à la source de l’expertise précise. Cela évite le gâchis de capital humain, pour jargonner comme un économiste de salon, sans priver les plus jeunes des postes de direction opérationnelle.

 

Une fois de plus, certaines exceptions pourraient m’être opposées. Je pense en particulier à l’élection de Patrick Ollier, à la tête de la Métropole du Grand Paris. C’est un candidat de compromis, qui s’en sort plutôt bien, cherchant le consensus avec bonhommie et talent, malgré ses 71 ans, m’objectera-t-on. C’est sans doute un moindre mal. Et cela s’explique par le caractère transitoire de la situation actuelle, lié à la montée en puissance très progressive de la Métropole : avec des élus métropolitains fléchés au moment de l’élection en 2020, des compétences accrues (logement, exclusion sociale) et l’autonomie fiscale en 2021 (vote du taux sur la contribution foncière des entreprises), la réalité de la Métropole sera bien différente à l’issue de ce premier mandat. D’ailleurs, tant qu’une disposition n’est pas adoptée, elle ne s’applique pas : ainsi, les femmes et les hommes politiques qui se sont appliqués très tôt une règle de non cumul (Ségolène Royal, Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo…) méritent notre respect, car rien ne les y obligeait, mais, pour autant, il est difficile de blâmer celles et ceux qui ne s’appliquent pas la règle et sont élus ou réélus, la loi n’étant pas en vigueur. Nul besoin de compter ici les exceptions, tant que la limitation ne sera pas devenue la règle.

Cette limite d’âge me paraît beaucoup plus efficace que la limitation stricte du cumul des mandats dans le temps : pour connaître les arcanes d’une boutique, il faut passer du temps à la cave, à l’entresol, au grenier, afin de la parcourir, avec aisance, de fond en comble. Les parlementaires de la commission des finances le savent bien, qui ont façonné leur maîtrise des dossiers, à force de côtoyer fonctionnaires madrés et collègues aguerris. La stricte interdiction de cumul de fonctions en même temps, en revanche, permet un déroulement progressif de carrière, proche de celui qui peut exister aux Etats-Unis ou en Allemagne. Elu local puis parlementaire, puis ministre, etc. tout cela sur une certaine durée pour chaque poste, mais avec des changements de paliers qui permettent, plus ou moins, aux autres de suivre. Dans la série des blocages décrivant la France, celui de la représentation politique n’est pas le moins grave. Un vent d’air frais changerait beaucoup l’atmosphère générale du pays.

 

Et moi ? Est-ce que j’oserais m’appliquer une telle réforme dans 25 ans, un petit quart de siècle, si le destin me prête vie ? N’aurais-je pas l’air malin si je m’accroche ? Outre que j’ignore où j’en serais, j’espère que, quelle que soit ma situation, quelqu’un, de la famille, un ami, un proche, me prendrait par la main pour me dire : « Arrête, repose-toi. Tu as assez donné. Pense aux autres. Va voir la mer, qui est, parfois, si belle ».

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