Tout le reste
Ils ont osé !
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« Ils n’oseront pas ! » répond Danton à ses amis qui le pressent de réagir aux menaces d’arrestation, qui pèsent sur lui, en ce funeste printemps 1794. Certains lui conseillent de fuir : « emporte-t-on sa patrie à la semelle de ses souliers ? » répond le tribun qui se croit intouchable. Nous connaissons la suite. Il est emporté dans cette terreur révolutionnaire qui déferle. Georg Büchner en en fait une scène saisissante dans « La mort de Danton » que j’ai revue il y a peu, dans la mise en scène de François Orsoni à Bobigny en octobre 2016, après l’avoir découverte en 1989 à Nanterre-Amandiers dans celle de Klaus Grüber, puis revue en 2005 au même endroit dans celle de Jean-François Sivadier, avant celle de Ludovic Lagarde en 2013 au théâtre de la ville (ma préférée à ce jour). Il faut dire que c’est une oeuvre souvent montée : après tout, le talentueux auteur allemand nous laisse peu de pièces, toutes magnifiques, avant de s’éteindre à 23 ans, plus jeune encore que l’âge où meurent les révolutionnaires (34 ans pour Danton, 27 ans pour Saint-Just, 36 ans pour Robespierre).

Et voilà que des gouvernants, des journalistes, des spécialistes, mais pas tous, bref l’élite honnie (Bouh !), reprennent à leur compte cette exclamation offusquée de l’avocat champenois, face aux spasmes qui secouent les peuples du globe. Trump ? Ils n’oseront pas ! Brexit ? Ils n’oseront pas ! Et pourtant ils ont osé. La liste est longue : la paix en Colombie battue contre toute attente au référendum, grâce à l’alliance d’un ancien président (qui après avoir nommé l’actuel comme ministre de La Défense a basculé dans l’ultra-conservatisme à la suite de sa défaite) et des évangélistes, un dingue aux méthodes expéditives élu et populaire aux Philippines, la Pologne et la Hongrie satisfaites du recul réactionnaire, la Russie et la Turquie s’enfonçant dans l’autoritarisme dirigiste, la Bulgarie prenant la même voie… A croire que les peuples osent tout ! Y compris les pirates qui ratent près du but grâce aux élections en Islande ! Même si, ça et là, affleurent des résistances, des personnalités courageuses qui luttent contre ces dérives, force est de constater que ces fuites en avant ne se heurtent pas aux barricades (contrairement à Hong-Kong qui oppose une fin de non-recevoir farouche aux prétentions hégémoniques de la Chine, jusqu’à ce jour).

Que nous réserve la suite ? Le candidat de la droite désigné le 27 novembre pour les présidentielles françaises sera déjà un signe. Et puis ? Matteo Renzi battu par Beppe Grillo après l’échec de la consultation du 4 décembre ? Le candidat d’extrême droite élu le même jour en Autriche ? Geert Wilders en tête aux pays-Bas ? Le Pen victorieuse en mai 2017 ? Le pire n’est jamais sûr ; il a pourtant rarement semblé aussi certain. La phrase de Gramsci, toujours ressassée, sert de mantra intellectuel indépassable, mais apparaît de plus en plus usée ou, en tout cas, inopérante : « pessimisme de la raison, optimisme de la volonté », certes, mais je serais tenté d’y ajouter « lassitude du diagnostic », qui met en péril tout volontarisme.

 

Le phénomène a largement été décrit. Il repose sur 3 R : la rage, le ressentiment, la rancoeur. Il n’est pas nouveau : revêtu de l’appellation fourre-tout de populisme, il témoigne de grandes constantes. Il s’est rencontré à de multiples reprises dans l’histoire. En comprendre les permanences est indispensable pour mieux s’y opposer.

D’abord, ces mouvements prennent de l’ampleur en période de crise, de transition entre l’ancien monde et le nouveau, pour reprendre une autre formule tarte-à-la-crème du théoricien italien décidément à la mode. Le boulangisme, c’est l’affaiblissement de la IIIème République au tournant du siècle, prolongé avec l’affaire Dreyfus, mais l’expansion coloniale, les premières réponses à la question sociale,  la détermination républicaine des gouvernements au début du siècle, la fougue patriotique, la jugulèrent. Les ligues sont la résultante de la crise économique larvée à partir des années 1930, la crise morale de la IIIème République, l’explosion sociale. Le poujadisme, c’est l’effondrement de la IVème République empêtrée dans la décolonisation et l’instabilité gouvernementale. En 1889 comme en 1934, les coups d’Etat échouèrent, ou plutôt n’eurent même pas lieu, faute de combattants. Ces exemples sont tirés de l’histoire de France, mais se retrouveraient dans d’autres histoires nationales : dans les moments de doute (quelle est notre raison d’être ensemble ?), de contestation du consensus (la justification des positions relatives est remise en cause), de crainte devant l’avenir (nos enfants seront moins bien lotis que nous alors que l’idée de progrès continu prévalait), les hésitations des gouvernants, les soubresauts du récit national, les tergiversations des autorités politiques, syndicales ou économiques, sont autant de brèches dans lequel s’engouffre le vent mauvais de la démagogie.

Ensuite, le populisme entretient un rapport flou avec le clivage droite / gauche. Sous sa forme nationaliste, xénophobe, identitaire, il se classe à l’extrême droite. Sous sa forme anticapitaliste, protectionniste, basiste, il émerge à l’extrême gauche. Une erreur souvent commise est d’en faire une lecture anti-libérale ; or, la séparation entre les petits (à promouvoir) et les gros (à abattre) peut très bien se parer des atours du libéralisme, via la contestation des normes, des charges, des impôts, bref des interventions de l’Etat. Cette dimension, qui a joué un rôle très important dans la Révolution américaines (les Tea Party), a de nouveau surgi lors des élections présidentielles de 2016 aux Etats-Unis. Après tout, ce n’est pas Bernie Sanders qui a remporté les primaires démocrates et l’appréciation fallacieuse, selon laquelle il aurait battu Trump, me paraît hautement ridicule. En ce sens, le populisme s’accommode parfaitement du retrait des solidarités et de la dénonciation des assistés (la classe moyenne souffrante s’en prend aux immigrés, aux chômeurs, aux bénéficiaires de minima sociaux).

Enfin, il peut être incarné par n’importe qui ou presque. Un général amoureux éperdu et pleutre (le général Boulanger a franchi le Rubicon pour aller y pêcher puis « est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant » selon le mot de Georges Clemenceau), un colonel pusillanime (« froid de queue » dirent ses adversaires adeptes de contre-pet), un papetier de Saint-Céré atrabilaire : beaucoup font l’affaire. A cet égard, il ne sert pas à grand-chose de rappeler que Donald Trump est un milliardaire : après tout, la famille Le Pen ne dispose pas tout-à-fait du patrimoine moyen des Français. Mais leurs soutiens n’en ont cure. D’ailleurs, il faut défendre ou attaquer les gens pour ce qu’ils font ou disent, pas sur ce qu’ils sont.

 

C’est une colère fatiguée d’être impuissante qui cherche un défouloir à laquelle nous assistons. Qui aura suffisamment d’autorité courageuse pour rappeler que la colère est mauvaise conseillère ? Ces vagues déferlent régulièrement. Comme sur la mer, marées hautes et basses se succèdent. Pourtant, je vois aussi des évolutions qui ne sont pas de bonne augure. Quelque chose a encore plus pourri au royaume des idées, qui fait craindre que le reflux sera peut-être plus compliqué que par le passé.

Premièrement, la claque des peuples ressemble de plus en plus à un énorme éclat de rire, grotesque, gargantuesque, grimaçant. Trump, il faut en vouloir quand même, quelqu’un de cette trempe ! (Ici au sens négatif, mais c’est aussi cette trempe qui a séduit). Plus c’est gros, plus ça passe. Le n’importe quoi est érigé en système. La dérision a gagné : le bouffon a renversé le roi, les marionnettes de latex remplacent les personnalités qu’elles étrillent, la caricature griffonnée à gros traits rivalise avec son modèle. Puisqu’on ne croit à rien, autant en rire. Puisque rien n’est efficace, au moins choisissons les trublions pour voir ce que cela donne. Puisque la politique n’a plus de prise, alors lâchons prise. C’est un mécanisme dangereux qui conduit aux catastrophes : comme une montre marquant inexorablement le temps, inverser cette tendance serait un exploit, car elle s’auto-entretient (« tiens on va déconner comme les autres » : c’est du mimétisme de chambrée).

Deuxièmement, la crise de la démocratie avance vers les ténèbres et on ne voit pas d’issue. Le bout du tunnel n’illumine pas, il s’enfonce encore plus profondément dans la terre. La tombe se creuse, et personne n’arrête les coups de pelle du fossoyeur. Nous devons inventer des solutions nouvelles, mais l’imagination souffre, vacille, s’affaiblit, comme la lumière d’une lanterne mal protégée dans la tempête. Qu’est-ce qui pourra apaiser les peuples, dont le mécontentement ressemble à la faim insatiable du Dieu Baal ? N’avons-nous pas déjà un pied au-dessus du gouffre ? Le saut dans l’abîme n’est-il pas entamé ? Bien sûr, des pistes sont souvent proposées : non-cumul des mandats, reconnaissance du vote blanc, nouvelles formes de participation citoyenne, décentralisation des décisions, etc. Mais ces idées résonnent comme une ritournelle familière, et dont parole et musique sont déjà étouffées, telle la musique des flonflons lorsqu’on s’éloigne pas à pas d’une fête foraine. N’est-il pas déjà trop tard ? Plus rien n’imprime : la mise en place d’une démocratie rénovée n’est plus crédible. Quand il n’y a plus de récepteurs, émettre des messages se révèle inutile. Quand tout sonne faux, les menteurs les plus patentés sont récompensés. Nous avons le sentiment – faux – d’être arrivé au bout du chemin, et donc au bout du rouleau.

Troisièmement, les régulations supra-nationales sont bloquées et rejetées. Auparavant, une échappatoire possible résidait dans la projection des ambitions locales ou nationales dans un ensemble plus vaste. L’ambition européenne comme substitut à la puissance des empires européens : cela s’est envolé. Et puis, le monde semblait progresser, les murs tombaient, l’apartheid disparaissait, les accords de paix étaient signés : aujourd’hui, les candidats agitent la construction de murs comme marqueur pour l’emporter ! Comme si le monde avait besoin de marqueurs, de slogans, de formules-chocs ! Bonne volonté + progrès + rêve = naïveté tandis que simplisme + mépris + mensonges = succès.  Pourtant, l’une des clefs est de redonner une force au multilatéralisme, pour susciter un enthousiasme nouveau : la COP21 avec l’accord de Paris pouvait en être un fondement. Refonder l’ONU, le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, l’OIT, si un tel mouvement était lancé, les peuples seraient peut-être gagnés par ce mouvement : quelque chose est en train de se passer. Et de même pour l’Union européenne : tuer dans l’oeuf la genèse d’une Constitution fut une erreur funeste que nous payons cher.

 

Une raison d’espérer ? C’est que le balancier entre progrès et réaction est intrinsèque à la modernité. Des périodes d’enthousiasme succèdent aux phases de repli, et ainsi de suite. Les années 1960 débouchèrent sur une explosion culturelle, les années 1970 marquées par la libération sexuelle furent suivies des années 1980 irriguées par le libéralisme économique, auxquelles succédèrent les années 1990 empreints de libération politique (chute des régimes autoritaires). Une longue période (la fameuse parenthèse enchantée ? Non, plus long qu’une parenthèse ou alors une parenthèse de nouveau roman) qui prit fin au mi-temps des années 2000. Avec l’attaque du 11 septembre 2001, le raidissement se fit sentir et il était, d’une certain point de vue, nécessaire : après les années guerrières (2001 – 2011), vinrent les années sécuritaires, avant les années identitaires (2020 – …) ? 2005 en fut le tournant symbolique en France, avec l’échec du référendum sur la constitution européenne. Evidemment, les découpages ne sont pas aussi simples et se superposent : qui nierait les guerres des années 1990 (celle du Golfe, les Balkans, les interventions en Afrique…) ? Qui minimise les avancées des années 2010 (extension du mariage gay en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud par exemple) ? Qui ne voit les nuances (la chute de régimes dictatoriaux se poursuivant, avec des interruptions, des retours en arrière) ? Je brosse à grands traits, et j’éclabousse au passage.

Ce phénomène qui ressemble à un métronome mal réglé, basculant d’un côté et de l’autre, mais avec des accélérations et des suspensions, nous le connaissons bien. Il faut simplement trouver en nous-mêmes les ressorts pour réamorcer la pompe du progressisme, relancer la machine dans la soute, repartir de l’avant. Gagner la bataille des coeurs et des esprits. Cependant, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour : sans efficacité prouvée et éprouvée, les peuples refuseront d’être convaincus. Commençons par une charte des bonnes pratiques et des bonnes volontés : un texte court de 15 articles, à partager entre toutes les forces politiques qui l’accepteraient, et comprendraient des principes simples pour le renouvellement politique. Ordonner des axes déjà connus sans doute, mais sous une forme solennelle, montrant que quelque chose change. Envoyons le signal que la fourmilière se donne un coup de pied à elle-même, dans les règles, la justice, la clarté, et non dans l’emporte-pièce qui n’apportera rien d’autre qu’un nouveau désespoir, plus cruel et plus durable. Peu de chance que cela soit envisageable, notamment parce que la droite se complaît dans le réchauffement d’idées pourtant déjà recuites. Pourquoi se fatiguer, faire un effort, sortir de soi-même, si les réactionnaires ont le vent en poupe ?

 

Dès lors, comment reprendre espoir ? Par tautologie : précisément en redonnant de l’espoir. Ce qui nous manque pour espérer, c’est de croire en l’idée même d’espoir. Hélas ! Mêmes les peuples souverains peuvent se tromper, quand ils agissent contre leurs droits naturels et leurs intérêts supérieurs. Cela arrive. Souvenons-nous de ce que déclamait Alphonse de Lamartine sur Napoléon Bonaparte (et non sur Napoléon III qui le battit à plates coutures à l’élection présidentielle de 1848) : « Les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ; /La victoire te prit sur ses ailes rapides / D’un peuple de Brutus la gloire te fit roi ! / Ce siècle, dont l’écume entraînait dans sa course / Les mœurs, les rois, les dieux… refoulé vers sa source, / Recula d’un pas devant toi ! » Les autocrates réactionnaires, présents et futurs, nous feront bientôt regretter les impérieux et sanglants meneurs d’hommes, et nous en rappelleront de plus sauvages.

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