Tout le reste
Je est un autre
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Il serait possible d’éditer une anthologie des poèmes de langue française commençant par « Je suis ». Affirmation d’un état du poète, d’une quête d’identité, d’un fantasme, d’une réalité disparue ou à venir, prosopopée où s’expriment arbres, pierres, mousses comme héros disparus, la licence poétique passe d’abord par-là : dire ce qu’on est pas, en proclamant l’être, qui dessine en creux ce qu’on est, ce qu’on pourrait être, ce qu’on devrait être, ce qu’on voudrait être. L’invention et l’imagination servantes du flux de la pensée et de son expression.

Baudelaire « Je suis comme le roi d’un pays pluvieux » (sans allusion aucune !)

Verlaine « Je suis l’Empire à la fin de la décadence »

Nerval « Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé »

Coppée « Je suis un pâle enfant du vieux Paris… »

Hugo « Je suis fait d’ombre et de marbre »

Liste loin d’être exhaustive. Et alors, qu’est-ce ça veut dire, comme l’a hurlé le téléspectateur furieux contre la minute de Monsieur Cyclopède, qui un jour s’est rué sur Pierre Desproges ? Quoi M. Hugo vous n’êtes donc pas de chair et de sang ? Je suis l’Empire, qu’est-ce que ça peut bien signifier ? M.Coppée, à votre âge, encore un enfant ? Et vous êtes donc roi, M. Baudelaire ? Ces questions, dans leur simple énumération, ridiculiseraient l’interrogateur : nul ne croit que les auteurs des poèmes sont vraiment eux-mêmes ce qu’ils écrivent être, car c’est bien la liberté de l’art, et sa supériorité. Je suis ce que je ne suis pas, je ne suis pas ce que je suis, « Je est un autre » entonnait fièrement Rimbaud.

Malheureusement, les hommes publics n’ont pas droit à une telle mansuétude. Ils doivent être toujours fidèles à eux-mêmes, à la fois dans leur réalité quotidienne et leur image projetée. Ils doivent correspondre à ce qu’on croit savoir d’eux, de leurs comportements, leurs expressions, leurs sentiments, toutes les dimensions de leur vie. Il doit y avoir une adéquation parfaite entre l’image publique, extérieure, les propos politiques et leur vie intime, privée. Coïncidence absolue de l’agencement : rien ne doit dépasser, déborder, dénoter. Sincérité à toute épreuve : pas de liberté ici, du lisse, et du propre.

Qui pourtant souhaiterait assumer chaque moment de sa vie comme illustratif d’une personnalité unique, tracée, établie, d’un caractère ? Qui n’a pas changé dans son existence ? Qui n’a pas eu le bon mot de trop, l’énervement excessif, le mouvement d’humeur intempestif, la blague qui tombe à côté ? Qui a envie de voir exposées, retranscrites, publiées, les discussions, avec des amis ou fusent les commentaires trop abrupts ? Qui souhaite que soit divulgués coups de fils pressés, mails trop vite envoyés, et pourquoi pas pensées dans sa salle de bain (ah si, ça arrive !) ? Il peut nous arriver à tous de dire des choses qu’on ne pense pas. En quoi, tel ou tel élément sorti d’un contexte, décortiqué, établit le portrait net d’une personne ? Un homme n’est pas un puzzle assemblé des morceaux qui le composent, le tout est supérieur à la partie. Aussi élevées soient nos exigences, il est inhumain d’y être strictement, parfaitement, étroitement toujours fidèles, à chaque instant, à chaque occasion, sous toutes nos facettes.

Dans le très beau livre de Kundera, « La plaisanterie », une blague à la fin d’une carte postale scelle le sort du personnage principal, alors même qu’elle était réservée à sa destinataire, une jeune étudiante courtisée. Cloué au pilori, pour une formule qui se voulait amusante. Dans d’autres pays, c’est la vie sexuelle qui peut coûter cher à une personnalité publique. Voire des antécédents familiaux.

L’abîme est profond. La course à la perfection est sans fin, les chevaliers blancs pourfendent facilement, avant d’être ensuite rattrapés aussi par une tâche sur leur costume… et ainsi de suite. Nul n’est irréprochable, même pas la femme de César. Qui veut grimper au mât de cocagne doit avoir les fesses propres disaient nos grands-pères. Ailleurs, on se refuse à jeter la pierre, sauf à vouloir en recevoir à son tour. Qui tue ne doit pas avoir peur d’être tué me rappelait un ami antillais. J’arrête là le fatras des proverbes : attaquer quelqu’un sur sa vie privée, c’est prendre le risque énorme d’un retour de bâton, c’est faire preuve de mesquinerie insupportable, c’est faire insulte aux autres et à soi-même. La grandeur d’âme est, hélas, la qualité la plus rare en ce bas monde.

L’exigence de transparence permanente de soi à soi-même est une dérive. Seuls comptent les actes, les paroles publiques, l’éthique générale de comportement, tout le reste revient à mener l’investigation trop loin. Les hommes et les femmes politiques doivent rendre compte déjà de beaucoup (en commençant par leur patrimoine), et c’est normal, mais ils n’ont pas à se justifier ni s’expliquer de ce qu’ils disent ou font dans la sphère privée. Le livre fracassant qui sort en cette rentrée fracasse surtout la démocratie. Est-ce possible de maintenir une séparation stricte entre ce qui relève de la sphère publique et de la sphère privée à l’heure des réseaux sociaux, des chaînes de télévisions en continu, de la peopolisation, du règne du divertissement ? Qu’est-ce qui est public en République ? Les femmes et les hommes politiques ont déjà en partie un régime spécial (transparence du patrimoine, des revenus, des conflits d’intérêts éventuels), le curseur peut encore être bougé, mais l’équilibre me semble bon, la vie familiale, la vie sexuelle, la vie avec les amis n’ont pas à être intégrées dans le dispositif.

Il pourrait m’être reproché, comme à d’autres, de poster une partie de ma vie privée sur les réseaux sociaux, et je suis bien obligé de le reconnaître. Cependant, la différence est fondamentale et change tout : une partie seulement, et une partie choisie, assumée, limitée. On y exhibe que ce qu’on veut.

Nous ne sommes pas faits pour être vus sur toutes nos facettes. Puisque Montaigne est à la mode, rappelons sa célèbre formule selon laquelle « sur le plus beau trône du monde, on est jamais assis que sur son cul ». On est plus ou moins grand, on a l’air plus ou moins intelligent, on est plus ou moins enviable, dans cette position. Reste l’essentiel, l’humanisme, c’est-à-dire la tolérance, la compréhension, le respect et l’estime.

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