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Je n’irai pas à Nuit Debout
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Plusieurs de mes connaissances m’invitent ou m’incitent à aller faire un tour à Nuit Debout, place de la République, que désormais j’évite soigneusement, depuis maintenant un peu plus de quinze jours.  Il se passe quelque chose, c’est intéressant, cela traduit une crise politique, c’est un mouvement spontané et sympathique de citoyens, etc.  me disent-ils en chœur. Je ne nie pas la sincérité d’une partie des participants. Cependant, pour couper court à ses sollicitations généreuses, je prends la peine d’écrire que, certains de mes amis ont beau insister, je n’irai pas à Nuit Debout.

Que cela soit le symptôme d’une crise des institutions traditionnelles, partis, syndicats, associations, je fais partie de ceux qui en ont posé le diagnostic depuis suffisamment longtemps pour ne pas le contester. Je me suis déjà exprimé pour une refonte totale de notre Constitution, une suppression de la plupart des organismes publics existants sans nécessairement avoir à les remplacer (en tout cas, pas tous), de nouveaux mécanismes démocratiques qui donnent plus de respiration à la participation : je ne viens pas prendre de leçons de réformes révolutionnaires. D’ailleurs, si Nuit Debout fonctionne, c’est parce que la mobilisation habituelle contre la loi El Khomri (manifestation encadrée par des organisations) a échoué : c’est la ruse (ou l’ironie) de l’Histoire, chère à Hegel et Marx, qui fait prendre le ruisseau d’un mouvement nouveau (la rivière, le fleuve diront ses défenseurs) à la source de la défaite des modes de contestations ringards et dépassés. Il y a deux nouveautés en ce printemps 2016 : « En marche » d’un côté de l’échiquier et « Nuit debout » de l’autre.

Je refuse d’y aller, mais pas pour toutes les raisons parfois invoquées par ceux qui se montrent sévères avec ce mouvement, à savoir l’absence de minorités par exemple. Je ne partage pas la logique d’assignation et je ne pense pas  que seuls les Noirs parlent au nom des Noirs, ni les femmes au nom des femmes, pour vouloir me trahir et appliquer cette logique mortifère que je révoque à Nuit debout. Bien sûr, les mères célibataires élevant seules un ou plusieurs enfants, les travailleurs qui font les trois huit ou la nuit, les jeunes chômeurs des quartiers populaires n’y vont pas. Mais après tout, c’est ce qu’on reproche aussi aux partis et de tout temps : Blum et Jaurès étaient des bourgeois, cela ne les empêchait pas  de défendre la justice sociale, les droits des ouvriers ou les petits paysans. Je ne crois pas à cette parfaite adéquation entre représentants et représentés (un pauvre pour les pauvres, un homo pour les homos, un pauvre homo pour les pauvres homos et infiniment) ni à cette exemplarité christique qui obligerait à se conformer, en tout,  dans ce qu’on est à ce qu’on pense (il faudrait devenir qui et ce qu’on représente…). Nous sommes tous beaucoup de personnes à la fois, avec une origine, un passé, une formation, une fortune ou pas, des revenus, une profession, une orientation sexuelle, etc., pour que le reflet colle parfaitement à la réalité. A la République, pas plus qu’ailleurs.

Non, si je n’y vais pas, c’est que je n’adhère pas à la prétendue objectivité de ce cadre démocratique, car il ne figure pas un espace physique – public de réduction d’un débat national impossible ou compliqué à organiser, ce qui serait intéressant, mais un lieu de rencontre organisé pour une tendance, certes diverse,  voire divisée, mais prédéfinie. La droite, les libéraux, le centre, les sociaux-démocrates n’y sont pas ou très peu, et s’ils y vont, ils sont mal accueillis. Le rejet dont a fait l’objet Finkielkraut en est une illustration. Les autres n’ont pas besoin de tester pour le savoir. Si j’y allais défendre mes positions, je serai hué pour les mêmes raisons. Je pourrais y aller réciter un poème, et repartir incognito, mais je n’en vois pas l’intérêt. Pourquoi espérer défendre telle ou telle réforme dans cet endroit ? Dès lors, cet espace se donne une vocation minoritaire, pour ne pas écrire extrémiste, qui ne correspond pas du tout  aux aspirations de l’immense majorité de la population française. Y aller, c’est cautionner, c’est valider, c’est reconnaître le cadre du débat comme pertinent.

Je n’attaque pas le fait qu’il y ait des organisateurs, qui d’ailleurs le disent : je ne suis pas assez naïf pour rêver à la spontanéité et après tout, pour les primaires, un candidat hors parti, une conférence, etc., il faut bien des organisateurs. Les intéressés reconnaissent eux-mêmes que cela a été pensé en amont.  Plusieurs quotidiens ont décrit la préparation à compter du mois de février.  Ils devraient avoir le courage de l’assumer plus frontalement : lorsqu’il y a une tribune, c’est qu’il y a choix de qui est à la tribune.

Ce qui me hérisse, c’est que d’une part ces organisateurs prétendent se cacher, ou en tout cas le font croire (refus de porte-parole, d’interlocuteurs officiellement désignés) et d’autre part prétendent à une démocratie pure et parfaite, alors même tout le monde n’y a pas, a priori, sa place. Cette question de la représentation taraude la gauche depuis les Lumières. Je crains que Nuit debout tourne au Comité de salut public, et encore hormis la qualité individuelle et le talent de ses membres,  sans passer par les idées neuves, l’idée du bonheur ni la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Tous les philosophes se sont heurtés à cette difficulté : comment passer de la volonté générale théorique à la capacité pratique de décider à une grande échelle ? Cela les a conduit à préférer des communautés réduites (des cités pour faire bref, des phalanstères…) où la taille restreinte de la population permettait d’éviter l’intermédiation de la représentation.  Mais, du moins, ne préjugeaient-ils pas de l’opinion des uns ou des autres.  « Qui ne saute pas est … » entonne les supporters en remplissant les points par les supporters de l’équipe adverse : avec Nuit debout, on est plutôt à « Tout ce qui bouge est rouge » (ou plutôt tout ce qui est statique, en général, assis, au vu des photographies).

A Nuit debout, il n’y a place que pour l’extrême gauche, dans des formes peut-être variées, et parfois manipulées. Il faut lire la violence des défenseurs acharnés de ce mouvement pour frémir à leur logique de khmers rouges.  Gagner en jouant à « plus à gauche que moi, tu meurs », se la ramener avec les postures des ténors et stentors de la prise de parole, s’appuyer sur la force du troupeau, tout cela est connu par cœur. Cette mouvance n’est ni républicaine, ni laïque, ni démocratique. C’est l’entre-soi, virant à la détestation de l’autre, où aucune vraie controverse ne peut naître, s’épanouir et mûrir. C’est l’espace des indignations sélectives, où de médiocres politiciens vont s’attacher à bon compte des troupes qui leur manquent ou tenter de relancer désespérément le Front de gauche, dont les élus sont assidus aux formidables AG improvisées. La place de la République n’appartient à personne, ou plutôt à tout le monde. Au moins, en 1968, fallait-il se libérer de la chape de plomb conservatrice d’une société corsetée, ce qui  n’est plus le cas : la nuit, allez plutôt baiser, danser, dormir ou au théâtre conseillerais-je à ces tristes occupants.

C’est exactement au nom de cette critique de la logique totalitaire que je n’irai pas voir non plus « Merci patron » de François Ruffin, à l’origine d’ailleurs du mouvement, avec son magazine Kozak (pardon Fakir !). Ce film, devant lequel une partie de la gauche s’extasie, utilise une méthode honteuse, à savoir la caméra cachée. Les mêmes qui louent ce procédé sont les premiers à hurler dès qu’on veut en installer dans la rue, alors qu’elles servent à arrêter des délinquants, ou lorsqu’un chef d’entreprise envisage d’en installer dans un entrepôt pour éviter les vols. Pourtant, dans ces deux cas, l’emplacement des caméras est connu et leur présence visible, ne trompant personne, et ne prévenant pas les délits, mais servant à leur répression, alors que dans le film suscité, il s’agit d’un piège grossier. Heureusement que des caméras ne sont pas placées, à l’insu des participants, dans les réunions internes de bureau de partis politiques, de majorité au sein d’un exécutif de collectivité locale, de conseil d’association ou de syndicats, etc. : cette mystique de la transparence est proprement totalitaire. Que c’est facile de tromper quelqu’un et de rire à ses dépens ! Au moins, les courageux journalistes qui vont affronter, caméra sur l’épaule, des puissants prennent-ils le risque de se faire rembarrer prestement (et parfois, dans une volonté de provocation, cherchent-ils délibérément l’affrontement pour démontrer la violence de l’autre, certes, mais au moins en se mettant en danger et sans se cacher). Là, comme ailleurs, il faut tâcher d’adopter la maxime kantienne : agis comme si les principes de ton action pouvaient être érigés en règles universelles. Si tout le monde se comportait comme M. Ruffin, l’action publique ou la vie d’une entreprise serait tout bonnement impossible. Derrière la farce bon enfant avancent masqués les mêmes ressorts traditionnels de l’extrême gauche.

Les débordements, enfin, font partie intégrante du déroulement de ces événements, et n’en sont pas une excroissance indésirable : systématiquement, ou presque, le soir, au moment de la dispersion se forment des petits groupes à partir de personnes présentes sur place, qui, au mieux, ne font ensuite pas grand-chose et au pire caillassent des commissariats, dévastent des vitrines de magasins, s’en prennent au mobilier urbain. Plus qu’en marge, ils sont intrinsèques à un mouvement qui refuse toute forme de contrôle, de responsabilité ou de régulation. Sous prétexte de spontanéité, une dérive potentiellement dangereuse se fait jour.  Que ces désordres soient organisés ou simplement tolérés, cela ne change rien : aucune condamnation officielle jamais ne vient s’en désolidariser, ce qui en dit long sur l’hypocrisie et la complaisance. Il n’y a rien à attendre d’un mouvement qui légitime la violence, en mettant la violence réelle, physique, à égalité avec la violence symbolique d’un système honni. Ce refrain là est par trop ressassé !

Peut-être suis-je un inconditionnel démodé de la nuit solitaire où l’on entend seulement, lors d’une vraie veillée d’avril (et pas du 32 mars), celle de Jules Laforgue, « le roulement impur d’un vieux fiacre attardé »,  ou de la douce nuit amoureuse des corps endoloris et endormis : rendons la nuit aux poètes, mais pas cette nuit-là, par pitié !

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7 commentaires

  • Janan dit :

    Bonjour Julien, je te félicite pour ton excellent article, je partage ton analyse.

  • marie-chris dit :

    Sous êtes beaucoup trop sévère… A nuit debout il n’ y a pas que des gauchistes ( au sens venus de l’extrême gauche) il y a aussi de purs militants, des vrais, et puis des rêveurs,des idéalistes, des gens qui construisent des alternatives au quotidien : j’en connais plein par exemple à clermont-ferrand
    Sur « merci parton » vous avez tout faux la caméra visible Ruffin ne vous a pas attendu pour la pratiquer courageusement, très courageusement. Et il se fait aussi virer manu-militari d’une immense et très chic AG ou d’un CA de LVMH. Si vous l’aviez vu, vous le sauriez : on ne parle pas sans savoir. J’ai particulièrement retenu ce moment-là.

    • julien_bargeton dit :

      Oui, je sais qu’il y a aussi de la caméra visible dans « Merci patron », et c’est courageux. C’est le reste du dispositif qui me gêne beaucoup. On le trouve drôle et justifié parce qu’on s’en prend à des « méchants capitalistes », mais si on pousse cette logique jusqu’au bout, où cela mènerait-il ? Bien sûr qu’il y a des gens sincères, et de tout, à Nuit Debout, je l’écris dès le début. Mais le cadre me semble très limité avec une présence forte des « faux désorganisés » : je ne crois pas que ce soit un lieu de débat véritablement ouvert, la porte d’entrée est étroite. Cordialement.

  • riquet dit :

    Excusez-moi, mais l’argument « Au moins, en 1968, … » me semble court. Pensons à tous ceux qui, en 68, disaient « Au moins, en 36… », et à tous ceux qui, en 36, disaient…
    Les déclencheurs d’une révolte sont imprévisibles; 68 a démarré sur un chahut de mecs qui voulaient entrer dans les dortoirs des filles; ce n’était pas plus glorieux que « Merci, Patron ».
    Vous semblez regretter que les contestataires d’aujourd’hui ne soient pas parfaits : ils recourent aux caméras cachée ? ils ne répudient pas les débordements ? ils n’ont pas lu Kant ? Non, décidément, la mariée n’est pas assez belle !
    Mais eux, au moins, ils bougent, pendant que vous reproduisez la réaction historique de tous ces républicains cultivés et progressistes qui, lorsqu’enfin quelqu’un se révolte, se jettent instantanément dans les bras de l’Ordre.
    Rendons la nuit aux poètes, et suçons notre pouce relisons
    Kant derrière les rangs de CRS.

    • julien_bargeton dit :

      Républicain cultivé et progressiste qui aime l’ordre, ça me va 😉 Je ne crois pas que ce désordre là soit porteur d’une force de propositions positives et constructives, ni d’une libération de la société, ni de droits nouveaux pour les salariés… Le curseur a bougé depuis 1789, 1830, 1848, 1871, 1936, ou 1968, et je ne crois pas que nous soyons en effet dans une situation équivalente. Ni que ce mouvement soit adapté aux besoins du monde actuel, car il me semble justement très ancré dans une contestation d’extrême gauche classique du 20e siècle. Mais bon, je respecte votre opinion.

  • martine dit :

    Merci pour cet excellent article .
    Pour avoir fait un tour place de la République avec mon mari (nous sommes sexagénaires) nous avons constaté que la porte d’entrée était étroite… nous avons
    eu le sentiment que nous n’étions pas vraiment les bienvenus (pas l’âge ? pas le look ?…).

  • Laure dit :

    Bonjour,

    Je suis à Nuit debout depuis le 31, il n’y a effectivement pas de désolidarisation avec la « violence » officiellement car chacun a sa vision de la violence. Une banque qui vole ses clients est violente, ses clients qui la recouvrent de peinture le sont aussi ? Ce type d’action que l’on peut qualifier ou non de violente, n’est absolument pas une violence physique mais matérielle, ciblée. Jusqu’ici, si des grandes chaines, banques et assurances ont été touchées, ce n’est pas le cas de bar, de petits commerces, d’épiceries, de restaurants etc.
    Certains caillassent les flics, oui. Sont ils pour autant innocents, derrière leurs boucliers, leur équipement militaire ? Le 28 avril, un étudiants de l’université rennes 2 a perdu un œil à cause d’un flashball. On ne compte plus la violence gratuite de la police, et les arrestations arbitraires.

    Je vous conseille quand même de venir y faire un tour en journée, aux alentours de 16h, lorsque les différentes commissions se tiennent. Cela vous permettra de vous faire une idée réaliste de l’espace démocratique proposé. Je ne vois pas comment vous pouvez analyser un mouvement à travers les yeux étrangers des médias, commentateurs politiques, politiciens etc. Vous avez des jambes, des yeux, un cerveau, utilisez les.

    Bisous

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