Culture Fabrique
La couleur du spectateur
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Je suis allé voir le beau spectacle de Bob Wilson, « Les nègres » de Genet, au théâtre de l’Odéon, début octobre. Contrairement à la critique, qui a plutôt boudé, j’ai trouvé la mise en scène formidable et bien adaptée au texte : les fondus enchaînés, la mascarade, le jazz et l’utilisation du micro pour le speaker, les cercles d’ampoules jaunes, la pantomime, le mode de la revue de music-hall, les costumes criards, les éclairages brusques et éclatants, les rires et cris stridents, soulignent bien le caractère violent, grinçant, grimaçant du texte de Genet, presque injouable, une fausse pièce en somme. La bonne distance face au premier degré, la juste mise en valeur de sa dimension acerbe et cruellement ironique. La poésie de l’écriture ressortait avec force, comme imprimée sur les beaux fonds dégradés de couleurs premières.

Cependant, le propos n’est pas là. S’il y avait des Noirs sur la scène (et même exclusivement des comédiens et comédiennes noirs, conformément à la requête de l’auteur, y compris pour jouer les Blancs), il n’y en avait pas dans le public, ou si peu que pas, comme d’habitude. Pas plus que des Maghrébins, des Asiatiques, des Indo-pakistanais, etc., bref aucune diversité. Les personnes que je croise dans le 20e, je ne les vois jamais ou presque quand je sors le sors au théâtre ou à l’opéra. L’accès du public, dans sa diversité, aux institutions culturelles ne s’améliore pas.

 

Rien de nouveau sous le soleil, me répondra-t-on. Cela n’en reste pas moins désespérant, plus de cinquante ans après la création du Ministère de la culture, plus de trente ans après la nomination de Jack Lang à sa tête, et des dizaines d’études sur la démocratisation culturelle.

Quelques exceptions notables n’entament pas la règle : au TARMAC, dédié à la scène francophone et situé au cœur du 20e arrondissement, les spectacles proposés attirent une audience un peu plus large, comme récemment pour « la clameur des arènes », chorégraphie de Salia Sanou élaborée à partir de la lutte sénégalaise ; le travail pédagogique dans les collèges ou lycées permet à des jeunes de toutes origines d’aller de temps à autre au théâtre ; des opérations ciblées, menées par des organismes de jeunesse, d’éducation populaire, les université facilitent également l’acquisition de places à des tarifs plus abordables. Toutes les grandes institutions ont développé des programmes d’action culturelle, en fonction de leur cahier des charges, pour s’ouvrir hors les murs sur les quartiers populaires, nouer des relations avec des établissements scolaires dans les ZEP, travailler avec les centres sociaux. Des mairies, partout en France, dont les mairies d’arrondissement à Paris, essaient aussi d’apporter leurs pierres, en mettant en relation les lieux culturels et le tissu associatif local pour bâtir des partenariats, souvent utiles et fructueux. Nos professeurs réalisent un travail remarquable. Beaucoup de choses existent, mais qui ne contrent pas la force statistique de la sociologie, qui se constate chaque soir dans les baignoires, les loges, les foyers et les halls d’accueil… Les gouttes d’eau ne font pas un océan. Des responsables de salles le reconnaissent de plus en plus franchement.

 

Cela est d’autant plus frappant que, parallèlement, se voit un rajeunissement du public, y compris étudiant, peut-être pas partout, mais dans les festivals, pour les propositions audacieuses des collectifs ou de metteurs en scène plus neufs qui renouvellent l’approche du spectacle vivant (Macaigne, les chiens de Navarre, Vivarium de Philippe Quesne, Gwenaël Morin…), dans des salles réputées tête de pont (Théâtre de la Bastille à Paris, mais les exemples abondent dans la capitale et en France…). De nombreux théâtres se sont fixé des objectifs de rajeunissement du public, et ont mis en place des rencontres, des ateliers de lecture ou d’écriture, comme celui de la Colline dans le 20e arrondissement. Bref, on revoit des jeunes, et de plus en plus (cela est frappant au théâtre de la ville), mais la diversification a du mal à dépasser pas le critère d’âge.

 

La diversité d’origine recoupe évidemment la diversité sociale, certes pas seulement, mais le niveau de revenu est le facteur de corrélation important. Le public de la culture qui se polarise, entre une partie qui en consomme beaucoup (les personnes qui vont voir les expositions vont plus au cinéma et voient plus de pièces…) et une partie qui s’éloigne des formes traditionnelles de la culture. Bien sûr, d’autres pratiques se substituent aux anciennes (jeux vidéos, VOD, lecture sur Internet et livre numérique, télévision etc.), mais ne compensent pas. Bien sûr, certaines pratiques sont globalement à la hausse, comme les sorties au cinéma ou dans les musées. La lecture recule, le spectacle vivant se stabilise. Cela nuance, mais ne change pas fondamentalement l’amer constat, en particulier pour le spectacle vivant : la promesse de démocratisation culturelle n’a pas été tenue.

La crise profonde depuis la rupture des trente glorieuses n’y est pas pour rien. Les transformations de la société française, paysanne, puis industrielle, et enfin de services, avec l’émergence des cadres et des classes moyennes supérieures, l’aspiration à un ébouriffement de l’esprit des chaudes années 1960, la création de temps forts comme Avignon après guerre, l’époque des comités d’entreprise triomphants, l’ouverture internationale et le choc du cinéma américain, le pouvoir d’achat en progression continue qui appelait son supplément d’âme, n’en jetez plus : dans l’euphorie relative de la croissance, les pratiques culturelles décollaient et les générations suivantes passaient le bac et prenaient l’ascenseur social. Y compris une génération qui n’avait pas eu accès à l’enseignement scolaire prolongé découvrait les délices de la grande culture, via les institutions de la société, syndicats, grandes associations d’éducation populaire, partis (en particulier, le Parti Communiste joua un rôle clef dans l’appropriation par le peuple de la « culture bourgeoise »). Depuis, les déconvenues économiques, les effondrements idéologiques et le délitement du tissu social ont mis un couvercle plus lourd qu’un ciel d’automne.

 

Faut-il baisser les bras ? Plutôt, faire un choix clair : mettre le paquet sur la question de l’accès à la culture. Après les années 1960 consacrées au choc esthétique des œuvres à la Malraux, les années 1970 dévouées aux territoires avec le dynamisme municipal, les années 1980 tournés vers les artistes et les gestes, les années 1990 et 2000 hésitantes, les années 2010 de la politique culturelle doivent affirmer une priorité centrale, les publics à l’heure du numérique. En 2000, le Gouvernement Jospin avait fait de la culture à l’école un axe fort sur la fin de la mandature, avec les classes à Projet Artistique et Culturel (PAC), hélas interrompu par la victoire de la droite qui a divisé les budgets, et la succession de ministres. Réaffirmons cette ligne simple : la priorité des priorités, ce sont les publics.

En effet, le renforcement de l’offre a été largement réalisé, même s’il reste des trous ici ou là dans le maillage : 6 théâtre nationaux, 33 Centres dramatiques nationaux, 5 centres dramatiques régionaux, 70 scènes nationales assurent une diffusion du théâtre. 20 centres chorégraphiques nationaux les complètent. Environ 150 lieux labellisés Scènes de Musique Actuelle permettent d’en avoir pour tous les goûts. Plus de 1 400 festivals de toute nature, tout type, toute envergure sont répertoriés. Et n’oublions pas pour les arts plastiques les 23 Fonds régionaux d’art contemporain, les 35 musées nationaux, qui ne sont qu’une part des 1200 ( ?) lieux muséaux (municipaux, collections des châteaux, etc.) que compte notre pays. A quoi s’ajoutent aussi conservatoires, opéras, orchestres, etc.

Il est donc temps de passer à autre chose que la construction d’équipements, pour traiter le problème à la racine : ces lieux doivent être ouverts à toutes et tous ; la culture doit en sortir de plus en plus ; la participation doit redonner l’envie d’avoir envie comme le chante un certain. Plusieurs pistes sont évoquées :

  1. Axer sur l’éducation artistique. Il faut renouer le fil de la création des classes à PAC en profitant aussi de la réforme des rythmes scolaires. Le programme Art pour grandir à paris en est une illustration. La musique classique en fournit un exemple saisissant : le public est très vieillissant, seul l’apprentissage au plus jeune âge pour tous peut redonner le goût du classique que nos voisins allemands ont beaucoup moins perdu. La philharmonie qui ouvrira ses portes au nord de paris doit d’abord être tournée vers les quartiers qui l’accueillent et la Seine-Saint-Denis. Le théâtre jeunes publics est évidemment un levier essentiel.
  2. Favoriser l’art dans l’espace public. Bien sûr avec les arts de la rue, mais pas seulement, tous les arts urbains, dont le graph’ mais en fait tous les plasticiens au sens large, et surtout fait sortir les institutions dans la rue, en inventant de nouvelles formes de partage et d’expérimentation. La rue, espace d’art et de rencontres, d’étincelles.
  3. Aller chercher les publics prioritaires. Les dispositifs existant sont parfois redondants et peu clairs, pas forcément tournés vers les publics prioritaires, donc mériteraient d’être repensés. Il ne s’agit pas d’attendre passivement que des utilisateurs s’inscrivent à des cours municipaux par exemple (toujours les mêmes et pas ceux qui en ont le plus besoin) mais d’aller chercher des publics inconnus, ce qui est plus exigeant.
  4. Partir de l’existant pour améliorer la situation, en aidant les lieux qui existent à se tourner vers les publics. Il n’est pas interdit d’ouvrir le débat sur les tarifs, car une grande partie du public peut payer plus qu’aujourd’hui, et de cibler les subventions sur l’objectif d’accès du public. Il n’y a pas de honte à chercher des recettes si cela permet de financer l’action culturelle.
  5. S’appuyer sur les cultures émergentes pour tisser des liens avec la culture classique. Rédiger un poème à slamer ou une chanson, cela apprend la technicité et la difficulté de composer. L’artiste travaille, et les jeunes qui transpirent sur l’alignement de rimes en prennent parfaitement conscience. Faire participer, attiser l’envie de créer, mobiliser les énergies, pour passer de la démocratisation culturelle à la démocratie culturelle participative.

Utopique ? L’idée ne sera jamais de forcer tout le monde à aimer les mêmes choses, mais de ne pas renoncer à la volonté de donner au moins une ou plusieurs chances de découvrir. Le vrai privilège, c’est d’avoir le choix, de pouvoir goûter à tout, de rejeter certaines choses, de retenir ses préférences, mais en connaissance de cause. C’est cela, la richesse. Que nous acceptions de laisser une majorité simplement passer à côté de la possibilité de voir et savoir est insupportable dans une démocratie avancée. Impossible d’abandonner l’idéal d’émancipation individuelle et collective, au cœur des combats de la gauche.

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