Tout le reste
La France rattrapée par les années 1990
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Multiplication des informations relatives aux indélicatesses des élus sur leurs déclarations de patrimoine ou vis-à-vis du fisc, annonces successives de réformes de l’assurance-chômage, des seuils sociaux ou de la politique familiale, polémiques plus ou moins stériles sur l’identité de la France, son déclin, son avenir bouché, ses classes moyennes en difficulté, son ascenseur social en panne : flotte aujourd’hui dans notre pays une impression de retour en arrière, comme si nous n’étions pas sortis des années 1990 ou qu’elles revenaient au galop.

 

Ce parfum de scandales, de crise socio-économique et de doutes métaphysiques fleure bon la décennie qui a suivi la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’ex-URSS. La guerre froide s’est achevée partout, sauf en France, comme le nuage radioactif de Tchernobyl qui s’était arrêté à la frontière quelques années auparavant. Faute de choix clairs, nous n’avons pas su tirer les conséquences de cette période de changement, qui n’était pas une simple transition d’un état vers un autre, mais qui devait, au contraire, impliquer un bouleversement même des modes de pensée et des modèles en vigueur. C’était l’occasion pour lancer des réformes profondes, et le système politique n’a pas su la saisir.

 

Les raisons sont plurielles, comme souvent, et il est difficile d’en tirer l’écheveau. Peut-être l’absence de changement de génération politique au cours des années 1990 en est-elle la principale : tandis que les Etats-Unis élisaient le jeune Clinton à la suite du vieux George Bush, que les allemands remplaçaient Kohl par Schröder, et les exemples abondent, nous restions coincés dans le duo Mitterrand-Chirac qui s’était noué au tout début des années 1980. L’Italie expédiait les vieux partis à la poubelle, et leurs noms comme leurs configurations furent entièrement revus. En France, le statu quo de la classe politique et des partis fut mortifère et nous le payons encore. Cette spécificité qui veut qu’on puisse jouer dans ce pays, et dans ce seul pays, à l’éternel retour, quand nos voisins changent de dirigeants à chaque cycle de défaite d’un camp et victoire de l’autre, n’est plus tenable.

 

Les institutions de la Vème République qui virent se succéder deux cohabitations, soit 7 ans et demi entre 1990 et 2002 (1993 – 1995 puis 1997 – 2002) ont également leur part de responsabilité. Impuissantement permanent, confusion des genres, tactique politicienne au quotidien érigée en mode de gouvernement, tout concourra à perturber les repères et à endormir le pays. Ce système d’équilibre n’était pas propice à la mise en place des grandes réformes, dont le pays avait besoin, d’autant que la culture du changement en était absente. A cet égard, l’histoire du Gouvernement de Lionel Jospin est édifiante : la démagogie chiraquienne affubla du nom de « cagnotte » une politique budgétaire vertueuse qui ne faisait que suivre les enseignements d’un keynésianisme bien compris (engranger les recettes en période vaches grasse de 1998 à 2000 pour pouvoir faire de la relance quand la bise revient). La cohabitation ne permit pas d’assumer cette politique, et la démagogie l’emporta. La dyarchie au sommet de l’Etat, avec ses piques incessantes, compliqua les réformes voulues par la gauche (l’aller-retour sur la progressivité des allocations familiales versus leur intégration à la base de l’impôt sur le revenu, pour finalement renoncer…).

 

Enfin, le choc entre, d’un côté, la traditionnelle résistance au changement d’un pays construit autour de l’Etat central, et, de l’autre, l’incapacité à inventer des méthodes de transformation qui soient acceptables et compréhensibles, joue aussi un rôle fondamental. L’échec de Juppé en 1995 est révélateur, pile au mitan de ces années si difficiles : une volonté d’y aller à la hussarde, en utilisant la brutalité, braquant ainsi des catégories de la population qui n’y voyaient que recul des avantages acquis. Or, ce que nos voisins ont compris, c’est que la forme rejoint le fond. Les mauvaises façons de faire ne produisent rien de bon ni d’utile. Dans un monde où les idéologies se sont décomposées, l’enseignement des années 1990, c’est que le politique ne gagne pas par la brutalité, l’autoritarisme ou le goût du secret. La qualité de la méthode est devenue plus que jamais la garante de l’efficacité des résultats. Remplacer la culture de la confrontation par la culture de la concertation n’est pas chose facile, il est vrai.

Le PS hésitait entre les lignes, du congrès libéral de l’Arche en 1991 jusqu’au surmoi marxiste de celui de Liévin en 1994, et se divisait cruellement au moment où l’affrontement entre première et deuxième gauches jetait ses derniers feux (affreuse campagne des européennes de 1994).

D’autres facteurs ont pesé, peut-être sont-ils plus contestables : l’éviction prématurée de Michel Rocard en 1991, qui portait haut et fort cette ambition réformatrice, puis son échec à transformer le parti socialiste, l’inversion du calendrier entre les législatives et la présidentielle de 2002, la montée languissante du Front National qui paralysait le renouvellement de la réflexion, etc. Critiquable, cette analyse peut être contestée et ne doit pas passer sous silence les espoirs ni les idées intelligentes qui surgirent aussi à ce moment-là, dont l’invention de la gauche plurielle fut une étape intéressante, hélas inaboutie, la maison commune eut des fondations, mais le toit ne vint pas et les murs se fissurèrent.

 

La France n’a donc pas adopté les réforme ni connut les mouvements qui traversèrent les autres pays, parfois de façon dure et violente : pas d’opération Mani pulite (malgré des lois sur le financement de la vie politique et des campagnes électorales de 1988, 1990, 1993 et 1995 : il a fallu s’y prendre à quatre reprises en 7 ans !), pas de transformation du système de retraite malgré l’excellent livre blanc voulu par Michel Rocard (contrairement à la Suède qui a fait cette réforme en deux temps, en 1994 et 1998), pas de réforme de l’assurance chômage (comme la tant vantée flexi-sécurité au Danemark en 1999 par exemple), pas de réforme du code du travail contrairement à l’Allemagne de Schröder à partir de 2000…. Inutile de dresser la liste exhaustive ni de dire qu’il fallait faire toutes ces réformes et ces réformes-là précisément, mais qu’il y avait moyen de mettre le pays en mouvement. Les autres l’ont fait, pas nous. Des modifications partielles se sont accumulées et stratifiées, rendant notre système fiscal et social illisible, du fait de la préférence pour la mesurette et l’empilement.

 

Résultat : nous vivons au pire moment, crise après crise, en accéléré et en surimpression, l’avalanche des dossiers non réglés depuis 20 ans, à savoir une opération « Mains propres » désordonnée, un besoin de refonte radical de la sécurité sociale cumulant les déficits, une urgente nécessité de modification constitutionnelle pour faire respirer notre démocratie, un redressement indispensable de notre économie et de notre compétitivité, un impérieux besoin de comprendre ce que nous faisons ensemble et vers où nous allons. Le ciel nous est tombé sur la tête, et c’est ce que nous autres gaulois redoutions le plus ! Hausse continue du chômage et du score de l’extrême droite, divorces à gauche, triomphe médiatique fulgurant, fracassant et fugace de personnalités tonitruantes en roue libre, gouvernement socialiste à la peine, le début des années 2010 ressemblent diablement au début des années 1990.

 

C’est tout le pacte du vivre ensemble qu’il faut refonder : le vivre ensemble citoyen par une confiance retrouvée dans la politique, qui s’appuie sur de nouvelles institutions et de nouvelles pratiques (non cumul, transparence, réduction du nombre de parlementaires, réforme territoriale…), le vivre ensemble social par une nouvelle légitimité pour la solidarité (généralisation de la progressivité en évitant les effets de seuil et en incluant les classes moyennes), le vivre ensemble sociétal par un approfondissement des droits universels pour tous (à commencer par la PMA), le vivre ensemble culturel autour d’un récit national visant à l’intégration et réaffirmant l’idée centrale de progrès (droit de vote des étrangers aux élections locales).

 

La vie sociale est faite de contrats tacites qu’il faut prendre en compte (la stabilité de l’emploi contre un moindre salaire, le consentement à l’impôt contre un niveau de service public, les coûts du logement en fonction de la qualité de vie…), de soubassements implicites qu’il ne faut pas oublier (la proximité de l’action publique comme gage d’attention et d’efficacité), d’une histoire souterraine qui peut ressurgir (la tentation extrémiste ou révolutionnaire, les conservatismes à droite comme à gauche). Un contrat social repose sur l’échange, le donnant – donnant en donnant plus à ceux qui ont moins, la juste compensation pour les perdants et la solidarité demandée aux gagnants, la liberté accrue contre une régulation renforcée, l’encouragement au risque et la sanction de la rente, la prise en compte des revenus et des situations sociales.

2015 ne doit pas rééditer 1995. La réforme des allocations familiales en est un excellent test : cette fois, elle peut réussir. Souhaitons-le, et poursuivons au-delà l’audace réformatrice.

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