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La haine des villes ? Vive la ville !
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Rarement les villes n’ont été aussi fortes, rarement elles n’ont été aussi attaquées : ce qui ressemble à un paradoxe n’est que la traduction d’un phénomène classique. Toute montée en puissance appelle son retour de bâton. La métropolisation inquiète, en même temps qu’elle soulève des enthousiasmes ; l’union des grands maires du monde redonne de la fierté à la politique et au multilatéralisme autant qu’elle ne suscite de sarcasmes ; l’idée que l’action publique n’est pas si impuissante, dans le cadre de pouvoirs locaux forts, engendre de l’espoir, mais agite toux ceux qui pensent être exclus de ce mouvement profond et inéluctable ou bien le contestent au nom des Etats-Nations.

L’actualité est favorable aux villes : jamais, leur entente, leurs intérêts communs, leurs échanges n’ont été aussi nombreux et visibles. Que ce soit sur les nouvelles pratiques démocratiques (sommet du Partenariat pour un Gouvernement Ouvert à Paris du 7 au 9 décembre), l’écologie et la lutte contre la pollution (sommet du C40 des villes durables à Mexico le 1er décembre), la solidarité et l’accueil (forum des villes inclusives à Paris le 21 novembre), ou encore les évolutions technologiques de la ville dite intelligente (innombrables conférences sur la ville connectée…). Les villes partagent, concrètement, des idées, des bonnes pratiques, des expériences et mettent en commun leur savoir-faire pour élaborer et appliquer des projets. De ce point de vue, nous sommes entrés dans le siècle des métropoles, et cela en défrise quelques uns. La métropolisation du monde est un fait : reste à savoir comment on y fait face.

Les faits sont têtus et incontestables : en 2050, le monde sera encore plus urbanisé, plus des deux tiers de la population de la planète vivront en ville (les 50% avaient été atteints en 1992). En France, nous en sommes déjà à 80%, mais il est vrai que l’agrégat est particulièrement large. Il s’entend des aires urbaines au sens de l’INSEE, qui englobent un  vaste périurbain. Ramené à des comparaisons plus étroites, l’indicateur ne contredit pas le principal : la majorité du pays est urbaine. Quelques grandes métropoles concentrent une part importante des habitants en France.

Et pourtant, nous faisons semblant de continuer à entretenir le mythe du pays rural, agraire, terrien. Contrairement à ce qui est affirmé, les villes ne sont pas toutes-puissantes. En tout cas, elles sont sous-représentées. Le sénat ne reflète pas du tout leur poids réel, et même les circonscriptions des députés font la part belle à ce que d’aucuns surnomment le pays profond. Ainsi, en appliquant les critères de population, il faudrait beaucoup plus de sénateurs ou députés à Paris (29 en comparant avec la Lozère), mais également dans d’autres grandes villes. La France n’est pas un cas isolé, que l’on songe aux résultats de l’élection américaine : battue avec 2,6 millions d’électeurs en plus, Hillary Clinton en a fait l’amère expérience. Les habitants des grandes villes, qui ont tous voté pour elle, comptent moins que les rares électeurs étiolés des Etats du vaste Midwest. Les villes ne disposent pas de la représentativité politique à leur mesure.

Cela se voit dans les discours tenus : les villes sont accablées de tous les maux. Ce qui fait leur qualité se retourne en défaut, comme un gant à nettoyer. La proximité des échanges devient insupportable promiscuité ; la richesse du cosmopolitisme est transformée en scandaleuse juxtaposition des communautarismes ; les joies de la densité ne sont plus vues que sous la lunette déformée de la pollution et de la saleté. Un creuset où tout se mélange ? Non, des différences incommensurables qui provoquent des violences. Une solution à l’étalement urbain mitant les réserves naturelles ? Non, des problèmes nouveaux et insolubles. Un vivier de culture, un foyer internationaliste d’intelligences et de parcours, un lieu unique de rencontres des biographies si diverses ? Non, des écarts de revenus et de style de vie infranchissables comme les fortifications de Vauban. En outre, c’est le vif qui est responsable : la densité (beaucoup de gens dans un espace restreint) dans la diversité (beaucoup de gens différents), qui fait le sel des villes, qui serait aujourd’hui du sel… sur les plaies (trop de gens, trop différents).

Ces discours proviennent souvent de tous ceux, géographes, sociologues, politologues, qui, pour la plupart d’entre eux, ne songeraient vivre en dehors des villes, et  Paris généralement. La haine des villes est aussi une haine de soi. Ce n’est pas que de l’hypocrisie : « ce mal est plus profond »…  Il est tout sauf neuf, et naît avec la modernité. Charles Baudelaire en est l’incarnation suprême : tout en inventant le promeneur urbain (après le promeneur solitaire campagnard à la Rousseau), en plongeant dans la vie (ville) moderne, en traitant de la mode et de la publicité, il déjoue cette fascination en complainte morbide sur la ville décadente et rêve d’un ailleurs inaccessible et inexistant, sans jamais réellement quitter le cloaque qu’il abhorre.  Toute son œuvre est empreinte de l’attraction – répulsion qu’exerce la ville moderne qu’il voit surgir sous ses yeux effarés, lançant ainsi une longue tradition de poète aigri et inconsolable qui culminera avec Huysmans. La vie en ville, marquée au fer rouge du sceau de la foule, ce nombre haï et méprisé, débouche sur la mélancolie : « Sois sage, ô ma douleur… » Et pourtant, on les aime ces boulevards remplis au moment de fêtes de fin d’année.

Aujourd’hui, cette histoire est toujours féconde. Nombreux sont ceux qui pourraient rire en cachette avec Michel Audiard : « à la campagne, le jour on s’ennuie, la nuit on a peur », tout en criblant les villes monstrueuses de leurs anathèmes acérés comme les flèches d’Hercule sur ses pauvres oiseaux du lac de Stymphale et, comme eux, nous nous éparpillons en tout sens, incapables de défendre cette belle idée. Pessimiste, je dirais que nous en sommes en train de perdre cette bataille culturelle. Il n’est pas simple de répondre à ce qui ressemble à des évidences.

Pour le dire vite : à ce stade, Guilluy a triomphé sur Davezies. C’est un raccourci facile, et comme tous les raccourcis, jamais on ne le trouva.  Les thèses du premier sont connues, celles du second moins, ce qui en dit déjà long. Et cette opposition est factice, j’en conviens, car les auteurs se nourrissent les uns des autres et font aussi évoluer leur théorie. En gros, disons que là où Guilluy insiste sur la rupture nette entre des métropoles gagnantes de la mondialisation, qui accaparent richesses, centres de décision, capital culturel et le reste du pays à la traîne, dévitalisé  désespéré, Davezies rappelle que les transferts des métropoles et régions vers les zones en difficulté sont massifs.

Pour comprendre la situation des villes, je souligne aussi trois caractéristiques peu mises en avant :

  • Premièrement, les charges de centralité ne font que croître, en lien avec l’explosion du nombre de déplacements et le tourisme (malgré une baisse conjoncturelle) et elles sont sous-estimées.  A Paris, nous les estimons à  700M€, hors péréquation, mais c’est vrai pour toutes les villes.
  • Deuxièmement, les villes  connaissent des poches de pauvreté. Les allocataires du RSA, les femmes élevant seules leurs enfants, les exclus, migrants et réfugiés se concentrent dans les villes. Certains diraient que les villes rassemblent les grands gagnants et les grands perdants de la mondialisation, et entre les deux les classes moyennes, les salariés, commerçants, artisans qui font vivre la ville. Toute la question est de les protéger. Précisément, de ce point de vue, Paris, grâce à sa politique du logement, n’est pas dans la même situation que Londres, dont le nouveau maire ajuste son télescope vers l’autre côté de la Manche pour regarder ce que nous faisons.
  • Troisièmement, les transferts de ressources recouvrent deux phénomènes distincts : une redistribution est prélevée sur l’impôt local des contribuables urbains, via la péréquation (c’est-à-dire qu’elle transite par le budget des collectivités, mais concrètement cela revient à prélever de l’impôt en un point du territoire pour le redistribuer en un autre sans contrepartie). A Paris, cela représente 550 M€. L’autre redistribution s’effectue par des mécanismes nationaux liés au système fiscalo-social (TVA, CSG, impôt sur le revenu…), sans passer par les collectivités locales. Ainsi, l’Ile de France crée 30% de la richesse mais ne possède que 22% des revenus, ce qui signifie que 8 points de PIB sont transférés à l’ensemble du territoire.

De plus, Guilluy s’étend peu sur la réalité d’un rural riche, de bourgs qui s’en sortent grâce à leur attractivité, de villes moyennes ou petites qui ont conservé un équilibre entre leurs activités. Cela s’explique aussi par le fonctionnement des finances locales : mal réparties, les ressources ne sont pas toujours mises en commun, malgré l’extension bienvenue de l’intercommunalité. La métropole du Grand Paris fait partie de la réponse. D’aucuns regrettent que sa mise en place soit trop progressive. Je ne le pense pas. La brutalité est la meilleure façon de faire échouer un projet. En 2021, c’est-à-dire demain, de nombreuses compétences seront mutualisées, la fiscalité foncière des entreprises entamera son harmonisation, l’élection des conseillers métropolitains sera fléchée : faisons confiance aux dynamiques en place, à l’imagination, à la capacité d’invention, plutôt que d’imposer des schémas préconçus prétendument géniaux au départ et qui ne fonctionnent pas à l’arrivée.

Revenons à nos deux spécialistes, qui ont partiellement raison, bien sûr, et surtout il faut essayer de se pencher vers les solutions. Une fois qu’on a établit le constat, que faut-il faire ? S’en prendre aux métropoles ? Ce n’est pas en ralentissant la locomotive que nous allons tirer les wagons. A quoi servirait-il de casser leur dynamique ? J’ai parfois l’impression que ceux qui en veulent aux villes raisonnent en part de gâteau : il suffirait de couper quelques branches de la richesse pour les replanter à la campagne, en espérant qu’elles prennent comme des greffons. A coup de réformes institutionnelles, il suffirait de démembrer ces affreux jouisseurs bobos inconscients et le printemps refleurirait comme par magie dans tout le pays. C’est une aporie : ni jalousie, ni manichéisme, des solutions peuvent émerger qui cherchent à faire converger les intérêts.

A France Urbaine, l’association des élus des grandes villes, des agglomérations et des métropoles, nous sommes conscients des difficultés. J’y représente la Maire de Paris et, pour participer à de nombreuses réunions, je note la convergence, toutes tendances politiques confondues, pour réarmer le discours en faveur des villes, mettre en plage une stratégie et une pédagogie pour montrer comment les villes font partie de la solution et ne sont pas le problème.

Comment l’articuler ? D’abord, en dessinant une trajectoire claire : oui, le mouvement de métropolisation est en marche et les contempteurs doivent l’accepter (autant lutter contre les ruptures technologiques), non les métropoles ne doivent pas oublier l’Etat-Nation auxquelles elles appartiennent. Le lien entre les grandes métropoles entre elles se concilier avec le lien qui unit chacune d’elles à son territoire. Posons ce principe simple en soubassement des réflexions.

Ensuite, en objectivant un peu les éléments sur la table. Les livres des spécialistes sont passionnants ; encore plus stimulant serait une saine controverse nourrissant un diagnostic commun, établissant les chiffres, les nuances (pauvretés et richesses relatives, charges de centralité, transferts), les beaux coloris sur de jolies cartes. Neutralité axiologique ? Disons un open data mis à jour et discuté ébauchant un état des lieux le plus factuel possible.

Enfin, en formulant des propositions. Je crains que ce sujet ne soit absent des élections présidentielles, alors qu’il est essentiel pour l’organisation de notre pays. France urbaine propose une contractualisation avec les territoires ruraux, qui est intéressante. Dans le même ordre d’idée, pourquoi ne pas orienter la péréquation vers des projets d’investissement construits ensemble, et qui verraient paris (et d’autres grandes villes) financer des actions concrètes, avec des objectifs partagés  (reboisements, filière agricole bio, circuits courts, traitement des déchets, etc.). Bâtissons une alliance entre l’urbain et le rural autour de thèmes qui préparent l’avenir du pays, plutôt que de s’écharper inutilement. Il y a sans doute plein d’autres idées dans la besace de chacun. Herborisons, avec La Fontaine, Rousseau, Fabre et tant d’autres !

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