Tout le reste
La mélancolie démocratique
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La mélancolie, cette nostalgie sans objet, saisit les sociétés démocratiques avancées. « Qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire » répètent-elles à la suite d’Anna Karina chez Godard. Elles s’ennuient, aurait dit un célèbre éditorialiste du Monde, mais pas seulement, elles se lamentent, se désolent, s’apitoient. Elles ne savent plus où aller. Elles font penser à ce vers de Mallarmé « Un ennui, désolé par de cruels espoirs… ». Nous voilà tous plongés dans cet ennui désolé des espoirs morts et abandonnés. Tristes sur le présent, pessimistes pour l’avenir, les yeux rivés sur un passé mythifié, nous ne croyons plus aux annonces, nous dénigrons tout, nous n’attendons rien. C’est la grande fatigue des vieilles nations.

Aux Etats-Unis, un Président, porté par une économie qui ferait pâlir d’envie le premier dirigeant européen venu, se fait moucher par les électeurs, dans un vote d’une cruauté inouïe. C’est que la bonne santé de la croissance ne suffit pas, contrairement à ce que pensent ici les analystes biberonnés au surmoi marxiste ou à l’ultralibéralisme détrempé, qui ne sont jamais que les deux faces de l’économisme, cette plaie héritée de la révolution industrielle du XIXème, remixée au triomphalisme post seconde guerre mondiale. Le retour de la croissance, si tant est qu’il soit possible, ne nous sauvera pas, même les Allemands se mettent à douter. Le mode de légitimation, le fonctionnement des sociétés, la capacité d’action sont touchés au cœur.

Le contraste en est d’autant plus visible avec les pays ou les régions qui semblent encore avoir des pages à écrire : le Burkina Faso sonne peut-être la trompette d’un hiver africain ; l’Ukraine vit le tiraillement des confins de l’Europe entre tentation eurasienne autoritaire et appel d’air d’une Union démocratique ; Hongkong est au tournant de la réussite ou de l’échec de la sauvegarde d’un modèle atypique. Le dynamisme qui ne se dément pas des régions émergentes, en Asie, Afrique ou Amérique du Sud, souligne en la léthargie déprimante des vieux pays, aux systèmes usés, et dont les Etats-Unis font désormais partie.

 

La crise est profonde, c’est une crise de sens, et au double sens du terme : de direction (vers où va-t-on, on se le demande ?) et de signification (à quoi ça rime, bon sang ?). Place dans la géopolitique mondiale (où est-on sur l’échelle, déclin ou progrès relatifs ?), épuisement du système socialo-fiscal (qui finance quoi ?), identité dévalorisée ou tendance, tout y passe, et tout est en cause : les institutions politiques, les corps intermédiaires, la sphère médiatique, rien n’a plus prise sur rien. La confiance aveugle s’est tournée en défiance généralisée, myope et injuste. L’idée de progrès ne peut reposer que sur la confiance, verticale (descendante et ascendante entre les pouvoirs et le peuple) et horizontale (les contrats écrits et non écrits au sein de la société civile, le respect des codes, la vertu de la politesse, l’entente et le partage). Le niveau d’irascibilité monte inexorablement les marches monumentales, quand le niveau de tolérance et d’écoute descend par l’escalier de service.

L’aspect multidimensionnel de nos difficultés rend particulièrement complexes l’identification et la mise en œuvre des solutions. Car c’est une fatigue exaspérée qui tétanise le corps social et transforme toute idée vaguement articulée en propos inaudible. C’est ce qui est parfois le pire : le désintéressement, le retrait, le refus de participer. Ca ne performe pas. A cet égard, les victoires électorales ne se dessinent plus qu’à l’aune de la participation relative des deux camps : ce ne sont pas les républicains qui ont gagné les élections de mid-term, c’est l’électorat démocrate qui ne s’est pas déplacé, ce qui revient au même, mais reste désolant : l’enjeu est moins tant de convaincre largement que de mobiliser relativement plus un camp que l’autre.

 

Et pourtant, le désir est là, tapi. Les exemples d’engagements locaux foisonnent, les initiatives sectorielles se multiplient, les collectifs de tout type s’organisent. Succès des budgets participatifs, à Paris et ailleurs, volonté de prendre en main sa façon de consommer, d’habiter (habitat collectif, colocations prolongées…), de se déplacer, propositions de terrain passionnantes sur la culture, la solidarité, il y a beaucoup de témoignages du réinvestissement politique, de forums, sur des formes différentes de celles traditionnelles des partis ou des syndicats. J’évoque bien sûr des envies sincères d’avancer, de façon pragmatique, parfois de façon tonique et pugnace, et non de contestations stériles sur n’importe quel sujet, pourvu que tout ce qui bouge soit rouge. Les collectivités locales, de par leur rôle de proximité, arrivent d’ailleurs à fédérer, à accompagner, à susciter ses engagements sincères dans les champs de l’innovation technologique, l’économie sociale et solidaire, le recyclage, etc. Les pistes pour réenchanter le travail en commun entre citoyens, militants et politiques ne manquent pas, en tout cas.

Ces mobilisations, multiformes, territoriales, nationales ou internationales, fragmentées, ne créent pas pour autant de récit unificateur. Il faudrait un ingrédient partagé, un condiment sur toutes les tables, bref y mettre un peu de sauce. Promettre du sang et des larmes n’enthousiasme guère. Le discours de vérité est en même temps nécessaire. La France ne retrouvera pas la croissance des 30 glorieuses et ce qui allait avec (niveau de vie, des dépenses publiques, etc.), la répartition mondiale du travail continue sa mue, les compétences et la souveraineté des Etats dans l’Union Européenne sont remodelées. Reste à inventer un pacte autour d’un nouveau progressisme, susceptible d’irriguer et de raviver un peu les anciens vaisseaux sanguins des squelettes idéologiques, dépourvus de chair depuis trop de temps. Ils ressemblent à ceux figurant sur les planches d’anatomie décrites par Baudelaire : même morts, ils continuent à bêcher, mais dans quel but ? Pour quoi faire ? D’après les légendes urbaines, une lueur subsiste au tréfonds du cerveau du plus lobotomisé des zombies. L’espoir n’est pas perdu.

 

Toutes les enquêtes indiquent que les Français ne sont pas opposés aux réformes, voire en acceptent et en attendent davantage. L’accumulation de mesures parcellaires lois de finances par lois de finances montrent ses limites : il est temps de rédiger de nouveaux textes complets, code général des impôts, code général des collectivités territoriales, code de la sécurité sociale, code du travail, etc.

Quels principes ? Des respirations démocratiques avec des nouveaux outils pour gouverner, un choix clairement assumé (la transformation du système économique et social pour répondre aux enjeux géopolitiques liés à l’environnement, la mondialisation, la construction européenne), une indication claire du cap (le portrait de la France dans 15 ans). C’est, il est vrai, beaucoup une question de rythme. La précipitation des annonces, le raccourcissement du temps utile à l’action, l’accélération voire l’emballement de la machine médiatique sur les ailes des réseaux sociaux et des chaînes d’information compliquent sévèrement la tâche. Paradoxe : le temps des décisions est parallèlement devenu très long, du fait des procédures, comme l’illustre le barrage de Sivens : quelle durée entre l’idée du projet et un début de réalisation. Ce décalage percute la lisibilité des choix politiques.

Oui, il faut de la constance, étayée par de la méthode. Ne pas fléchir, mais en commençant par les assouplissements, comme dans une bonne préparation physique. Aller de l’avant, en franchissant les obstacles sans les renverser tous. Nous avons besoin d’euphorie pour dynamiser la société autour de nouveaux droits conquis et de la culture, et d’autorité inébranlable sans autoritarisme pour mettre en œuvre les réformes, grâce à l’intelligence collective. C’est à ce prix que nous inventerons le nouveau modèle français.

Cela nécessite de resserrer l’action publique autour de priorités claires. Pour l’investissement, la construction de logement, la rénovation thermique des bâtiments, les places d’accueil des tout petits, les transports collectifs propres en zones denses et les mobilités non polluantes pour tous, l’innovation dans les petites et moyennes entreprises, la rénovation dans les quartiers urbains défavorisés. Point. Pas 36 priorités qui ne sont pas accessibles. Pour le fonctionnement, l’essentiel des compétences peut être confié aux collectivités locales avec simplification des échelons. Le Gouvernement va dans le bon sens, le défaut d’explicitations et la concentration sur le seul sujet du découpage – redécoupage façon puzzle de la carte pénalisant là aussi l’indispensable pédagogie. Il me semble que cela est progressivement en train d’être corrigé. Le courage est indispensable pour faire bouger nos institutions, les blocages peuvent être levés.

 

La tentation qui subsiste est moins celle de la table rase chère aux révolutionnaires (l’extrême gauche ne récupère pas à son profit la désespérance) que celle de la renverser, la table, y compris en utilisant la pire arme qui soit, l’extrême droite. Non pas que les électeurs actuels et potentiels pensent réellement que le Front National a un programme crédible, applicable, réaliste, au contraire, personne n’y croit ou presque, mais peu importe, foutu pour foutu, envoyons tout bazarder. Une intuition : que le système procède lui-même à une révolution copernicienne, plutôt que d’attendre que le sol se dérobe sous ses pas. Révision constitutionnelle radicale, réforme fiscale d’ampleur, décentralisation accomplie, progrès sociétaux parachevés, redéfinition complète du contrat social, bouleversement du système judiciaire, transition écologique résolue, autant de pierres qui doivent servir à construire un nouveau prototype plutôt que d’être jetées sur les fenêtres ou les forces de l’ordre.

Le spleen enchante la poésie. Il est ineffable. Il suit le poète comme les albatros les navires glissant. Collectif, il peut produire le pire ; à nous de le transformer en étincelle joyeuse pour le rebond.

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