Tout le reste
La planète élastique
0
, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Zygmunt Bauman, l’inventeur du concept de société liquide, est mort le 9 janvier 2017. Selon lui, la post-modernité se caractérise par le passage d’une société solide, constituée d’un socle stable de règle collectives, à des relations floues, mouvantes, qui tournent autour de l’individu consommateur. Cette théorie qu’il a longuement développée dans plusieurs ouvrages a inspiré d’autres auteurs. Chacun cherche son chat, c’est-à-dire à qualifier le monde dans lequel nous vivons, et ont fleuri des thèmes comme la disruption, l’accélération, la sérendipité : incertaine, notre époque invite à l’élaboration de notions pour essayer de la décrire de façon globale. Moins nous parvenons à la saisir, et plus nous avons envie de définir des catégories pour tenter de la comprendre, au double sens du mot, l’analyser en profondeur et l’encadrer dans les limites de la pensée.

Alors pourquoi pas la planète élastique ? Oui, l’élastique qui se tend jusqu’à se rompre, qui entoure les volumineux dossiers, qui peut lancer des projectiles, voire servir de projectile lui-même, s’il est habilement manipulé. La matière elle même, son toucher, sa rugosité, sa mollesse dure. Quelles sont les caractéristiques contemporaines qui me font songer à l’élastique ?

  1. Le va et vient entre le proche et le lointain donne le tournis

Comme le ressort, l’élastique se tend et se détend. Il rapproche, il éloigne, il tient à bonne distance. Ainsi, certains événements nous semblent-ils lointains qui deviennent proches tout d’un coup ; au contraire, des phénomènes courants ou habituels se dérobent à la vue et disparaissent sous le flux d’un nouveau flot d’informations. Il faut parfois un choc pour qu’une guerre inconnue surgisse dans l’actualité, quand bien même elle se déroule depuis plusieurs mois ou années. Il suffit d’un rien pour qu’un sujet dont on parlait tout le temps s’évanouisse. Accélération des polémiques à mèches courtes, absence de hiérarchisation permettant de distinguer les enjeux structurels, amnésie collective de plus en plus prononcée sur l’actualité récente : notre mémoire joue au yoyo. Nous zoomons et dézoomons en permanence. Une vidéo virale, une photographie traumatisante, un discours marquant, beaucoup d’éléments peuvent jouer le rôle de l’élastique qui vient ramener sous nos yeux un fait ignoré avant de le renvoyer dans les tréfonds de l’oubli. L’infobésité est une drogue dure, qui ne se consomme pas imprimée sur du papier, mais relayée dans les prisons nommées réseaux sociaux. Syrie, si loin, Libye, si loin, Russie, si proche, trop proche. Et caetera.

2. Le caoutchouc : la force molle résiste.

Les balles en caoutchouc sont géniales : on croit pouvoir les serrer au maximum, et, en effet, elles se réduisent sous l’effet des muscles, mais pas complètement. En leurs centres, elles offrent une résistance. C’est censé aider à réduire le stress. Je me demande bien pourquoi, la répétition du mouvement peut-être. En tout cas, cette dualité va bien : le mou qui devient dur, le solide qui ne l’est pas tant que ça, la capacité à reprendre forme après la pression. C’est aussi un thème à la mode, celui de la résilience, cette aptitude à encaisser un choc sans broncher (je résume grossièrement). Nous ne sommes pas devenus indifférents ni atones, mais résistants, comme l’est la balle en caoutchouc : contraction – rétractation. Pas amorphe ni inerte, mais un peu flasques, indolents (et la proximité sémantique avec la douleur colle bien). L’onde de choc se fait vaguelette dans le souvenir. Anesthésie généralisée. L’aboulie se transforme en apathie qui vire à la neurasthénie. Cela permet de survivre, mais rend difficile de concevoir un avenir commun, national, continental, mondial. Et pourtant, à long terme, de quoi avons-nous plus besoin d’abord que d’une refonte d’organisations internationales qui se prendraient en main ? Pourquoi les démocraties ne se sortent-elles pas des bras de Morphée par se réveiller sous les rayons d’Helios ? Pourquoi l’humanité est-elle si incapable de se donner un cap ?

3. La violence souple du projectile n’écarte pas un effet boomerang en prime

Après la mollesse dure, la violence souple : les enfants utilisent les élastiques comme des frondes qui projettent tout un tas de petits objets. Parfois, c’est l’élastique lui-même qu’ils lancent et peut venir claquer sur les doigts s’ils ajustent mal leurs coups. C’est un univers de chiquenaudes, de sarbacanes à sarcasmes qui partent toutes seules, de pirouettes, de bons mots et d’effets minuscules. J’y appartiens de plain-pied. Le mauvais esprit voltairien s’y cale les pantoufles à l’aise. On ne fait pas la guerre avec des pâtes de fruits, mais parfois on s’amuse. C’est un monde où l’arroseur se voit sans cesse arrosé, mais continue tout de même, dans une boucle perpétuelle de chutes d’eau, comme dans ces trompe-l’oeil ou comme l’escalier en triangle de Penrose dont on ne sait plus s’il monte ou descend, tant et si bien qu’il tourne à l’infini… Tour à tour victimes et bourreaux de clash, peccadilles grossies à l’extrême, indignations surjouées, et les trolls sont sortis de leur montagne depuis Grieg. Petite monde loin de la souffrance réelle ? Certes, mais ne nions pas que cela finit par en sortir, jusqu’à faire élire un président américain, ou presque. Le monde se tape sur les nerfs, et, à force de tirer sur nos élastiques, on s’en est pris plusieurs dans l’oeil.

Nous sautons sur les tremplins comme le clown admirable de Banville.  » (…) Théâtre, plein / D’inspiration fantastique, / Tremplin qui tressailles d’émoi / Quand je prends un élan, fais-moi / Bondir plus haut, planche élastique ! » Mais il y a toujours un risque à vouloir rebondir ainsi, jusqu’au ciel : « Le clown sauta si haut, si haut / Qu’il creva le plafond de toiles / Au son du cor et du tambour, / Et, le coeur dévoré d’amour, / Alla rouler dans les étoiles ».

En effet, nous connaissons les qualités de l’élastique : sa capacité à s’allonger sous la force sans se briser – et cette souplesse est utile dans un monde versatile – mais aussi ses défauts – instable, informe, il ne soude pas dans une société cohérente, ce dont nous avons pourtant besoin. Liées par un élastique, les feuilles du dossier ont parfois tendance à glisser hors des intercalaires : si certaines restent bien au chaud, d’autres s’éparpillent au sol.

Peut-on dire des peuples qu’ils vont mal ? Oui, car l’incertitude (peur du changement) produit de la fatigue psychologique, le pessimisme (peur de l’avenir) engendre de la tension nerveuse, la crainte (peur des autres) crée de la violence verbale et de l’hystérie collective, dont les réseaux prétendument sociaux se font l’écho amplificateur et déformant.

Pour dire quelque chose au monde, il faut d’abord dire quelque chose du monde. C’est la grande force de ceux qui arrivent à construire un discours articulé autour d’un diagnostic, à incarner une orientation lisible et à poser quelques propositions qui y correspondent. Cela incite parfois au simplisme hélas. Il faut donner du sens, mais pas conduire les citoyens dans un cul-de-sac. Sens unique ne veut pas dire voie sans issue. Notre devoir est rendre plus saillantes les connexions entre la vision du monde, comme réalité telle qu’on la perçoit (choses vues dirait Hugo), et la vision du monde comme stratégie possible de changement. La politique doit recréer des liens : des liens entre les gens bien sûr, mais aussi entre les idées, entre le constat et la direction. Ou comment passer du plastique au tissu.

2

Vous aimerez aussi

images-1

Eros, Thanatos & Spinoza

Zygmunt Bauman, l’inventeur du concept de so...

Lire la suite
danton-1688196-jpg_1626115

Ils ont osé !

Zygmunt Bauman, l’inventeur du concept de so...

Lire la suite
gerontocratie1

Halte à la gérontocratie !

Zygmunt Bauman, l’inventeur du concept de so...

Lire la suite

0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *