Culture Fabrique
L’année 2014 au cinéma, le sens du sacrifice
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Rarement tant d’animaux auront péri au cinéma que cette année, dans un but précis, comme offrandes que font les hommes à Dieu, à la société, à la Nature. Il faut en passer par là, sinon pour éviter le mal, du moins pour conjurer le malheur. Cela n’empêche rien. Cela ne résout pas le conflit. Cela ne nous sauve pas. Cependant, cela transmet un message, envoie un signal, fait retentir un appel, celui de la perte, douloureuse et nécessaire, selon laquelle nous devons abandonner une partie de nous-mêmes pour nous retrouver. Hélas, le mécanisme à l’œuvre est rarement pacifique, et parfois ce sont les hommes qui sont sacrifiés. La question est dès lors moins de savoir qui pourra nous délivrer, que de réfléchir aux mécanismes qui pourront nous tirer « de la prison terrestre où nous sommes jetés », selon l’image lumineuse du poète Charles Cros.

 

Le thème de l’animalité a irrigué l’année cinématographique, sous la double dimension des rapports de l’homme au monde animal et de l’animalité dans l’homme. L’un des plus beaux films de l’année, le kazakh « Leçon d’harmonie » s’ouvre sur l’égorgement rituel du mouton, dans une scène qui est à la fois une leçon d’harmonie et de cinéma, mais ce geste accompli n’épargnera pas les obstacles à notre jeune héros, même si, en rejouant cette violence initiale, en la démultipliant, il saura tracer sa route. Comme si le meurtre rituel, inaugural et augural, prouvait son efficacité protectrice et, dans un même mouvement, annonçait le destin. Dans « The Tribe », l’Ukraine n’étant pas si éloignée des plaines d’Asie centrale, c’est le même cheminement qui fait découvrir à un autre jeune héros l’inhumanité de l’homme et se préparer à l’irréparable. Naomi Kawase sacrifie une chèvre dans l’inoubliable « Still Water », et le typhon, redouté, sera finalement le révélateur de la puissance de l’amour et de la mer. Sans parler du sacrifice d’Abraham, subtilement rendu chez le plus jeune d’esprit des réalisateurs français, Alain Cavalier.

Cette violence de l’homme à l’égard de l’animal, comme trahison paradoxale de sa propre animalité en lui, et qui secoue aujourd’hui les débats philosophiques de l’hiver, est seulement l’un des signes avant-coureurs d’une violence plus générale : les films de 2014 furent particulièrement éprouvants. Du superbe « Black Coal » chinois jusqu’au « Léviathan » russe, en passant par le mexicain « Heli », les américains « Blue ruin » ou « Night Call », sans rappeler les précédents déjà cités, la livraison 2014 de grands films fut sanglante, torturée, sadique même. Le cinéma a le don de nous démontrer, par l’excès, l’absurde, la radicalité, l’aporie et les limites des mondes que nous habitons. Cela grâce à son arme la plus violente finalement : la force de la combinaison entre le fixe (le plan) et le mouvement (les déplacements de la caméra). C’est dans cette simplicité, qui est le cinéma même, qu’il parvient à nous toucher au plus profond. Dans l’apprentissage du dépouillement aussi : à quoi faut-il renoncer pour se reconquérir, que faut-il abandonner de nous-mêmes pour se reconstruire, que faut-il perdre pour trouver sa voie ? Dans « Eastern boys », Daniel devra d’abord déjouer le piège du matérialisme pour une vie autrement plus forte et plus dense. Vieillissants l’un comme l’autre, quittant progressivement la scène, le comédien dans « Winter sleep » et la comédienne dans « Sils Maria » devront aussi se départir de leur superbe, des espoirs déçus, du passé pour repartir. Dans les deux cas, formidablement interprétés.

 

« The tribe », « Blue Ruin », « Leçons d’harmonie » : les sociétés violentes ou la violence de la société imposent aussi des sacrifices humains, particulièrement pour la jeunesse, autre marqueur fort de cette année de cinéma. Beaucoup de héros sont en effet très jeunes, comme si le temps du passage de l’enfance à l’âge adulte était à la fois matière filmique comme sujet et levier pour comprendre les ambitions de l’art cinématographique lui-même, art qui a dépassé le siècle et qui se veut encore jeune dans un monde qui le déborde. D’où sa grande capacité à rebondir cette année en utilisant artifices, ressources du numérique, moyens nouveaux : éblouissant split screen du « Saint-Laurent », plan-séquence brillant dans « Sils Maria », montage poignant de vidéos de YouTube dans « Eau argentée », gros plan sur des jouets en plastique et jeunesse sublimée dans « Le Paradis » de Cavalier, etc.

Chez Kiyoshi Kurosawa, la réflexion sur le flou des frontières entre réalité et virtualité est d’autant plus fine que ce sont des personnages très jeunes qui l’incarnent : ils ne savent plus ce qu’est le « Real ». Cela vaut bien sûr pour « Night moves » ou « Xenia », en symétrie entre tragédie et comédie, les jeunes explorent les voies de leur accomplissement possible, dans la joie et la souffrance de la différence, de la marge, d’une intégration qui n’est plus évidente ni automatique dans le monde. « Mommy » de Xavier Dolan fait de cette jeunesse déstabilisée et déstabilisante, rageuse et désespérée, explosive et dangereuse, joyeuse et effrontée, l’essence de ses réalisations. Dans « Timbuktu », le réalisateur joue beaucoup sur le décalage entre un jeune couple touareg et la bêtise à laquelle il est confronté, et fait la part belle à la jeunesse, de quel côté qu’elle soit. « Mange tes morts » n’est pas qu’une plongée dans l’univers gitan, c’est aussi un hymne à la jeunesse, aux choix à faire, et aux angoisses qu’ils suscitent. La logique est portée jusqu’au bout avec « L’Institutrice », où le personnage central est un enfant, à qui la poésie est interdite, et vouloir la révéler ne passe que par un geste désespéré et fou. L’autre beau film venu d’Israël « Bethléem », met en scène un tout jeune garçon tiraillé entre des choix contradictoires. La croisée des chemins.

Evidemment, le cinéma inscrit la violence des conflits intergénérationnels, la brutalité des rapports sociaux et les doutes contrariant l’avenir dans les paysages, ouverts ou fermés, pesants ou déployés, beaux ou laids, car le cinéma est aussi un art de l’espace. On aura vu beaucoup de désert. Ou de de paysages désolés. Celui anticipé de « Young Ones » (tiens tiens le titre : « Young ones », manifeste pour l’année cinéma 2014 !) dans des Etats-Unis privés d’eau, celui chaotique à tout point de vue du Kurdistan  « My sweet pepper land », de « Timbuktu », d’ « Heli », etc. Dans tous les films ou presque les paysages contribuent à assombrir l’espoir : les blocs monolithiques poisseux de « Léviathan », la neige collante d’une Pologne bien triste dans « Ida », les grottes troglodytes de « Winter Sleep » ou la sombre forêt britannique d’ « Under the skin ». Les rares détours par la ville n’offrent pas de répit : l’intermède à Tokyo de « Still Water », le Montreuil d’ « Eastern boys », les « Mercuriales » surplombantes de Bagnolet, le Detroit ruiné dans « Only lovers left alive », les cités HLM vénézuéliennes déshéritées et lépreuses de « Pelo Malo », ni surtout « les bruits de Recife », étouffés et malveillants…

Les deux chefs d’œuvre de l’année se répondent de façon miraculeuse : en face de l’enfer décrit par le syrien Ossama Mohammed dans « Eau argentée » se tient, apaisé et apaisant, « Le paradis » d’Alain Cavalier, formant un miroir émouvant : le même filmage minimaliste à la caméra numérique, la même utilisation de la pixellisation comme transformation de l’image en tableaux, le même écoulement des saisons et du climat, le même sens surréaliste du détail infime, les mêmes gros plans sur l’insignifiant comme autant de signes métaphysiques, la même beauté troublante des personnages et témoignages, le même hommage à la jeunesse belle et rebelle, la même subjectivité intime comme seul passage possible vers l’universalisme, et une même leçon de cinéma dans la transmission et l’apprentissage. Ces deux films prodigieux dégagent une immense tendresse, douce amère, ironique, chez un cinéaste français face à sa vieillesse, et désespérée, crue, amère pour le Syrien exilé face à la mort en cours de son peuple.

Un message à la fois impitoyable et énergique : l’enfer et le paradis sont déjà sur terre. A nous de les reconnaître, en mettant au centre la bonne volonté des belles personnes, dont le cinéma , cette année, de la Kurde Wiam Simav Bedirxan dans « Eau argentée », le couple touareg Kidane et Satima de « Timbuktu », le bouillant Jason Dorkel de 18 ans de « Mange tes morts », le beau Marek d’ « Eastern boys », les pétillantes et déterminées Lisa, Joane et Zouzou dans « Mercuriales », le Junior né bien mal coiffé de « Pelo Malo », la courageuse Angélique Litzenburger de « Party Girl », nous a offert de sublimes portraits.

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