Culture Fabrique Le deux.zero
L’artiste, le politique et le citoyen
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Artiste,politiqueetcitéJ’ai participé le jeudi 5 avril 2012 au colloque du Centre de recherche et d’Information sur l’Allemagne, en partenariat avec l’EHESS – CNRS, sur « l’homo festivus », que la mairie du 20ème accueillait au Pavillon Carré de Baudouin. Les sociologues Frédérique Letourneux et Alexandre Daneau avaient remis une étude consistante sur la festivité et les événements culturels, qui s’appuyait beaucoup sur les 19ème et 20ème arrondissements.

Il n’est pas simple de résumer cette vaste analyse, très stimulante, décapante, comme toujours à la fois pertinente et contestable. Plutôt que de me lancer dans un plaidoyer pour la politique culturelle que nous inventons au quotidien sur le terrain, j’ai tenté, dans le cadre de la problématique posée par l’étude, de décrire « le fil du rasoir » sur lequel travaille tout élu chargé de la culture, c’est-à-dire le jeu des contraintes et des choix qui se présentent en permanence.

Je reprends ici les développements qui, s’ils concernent essentiellement du fait du sujet les événements culturels, s’appliquent en réalité à beaucoup d’enjeux des politiques culturelles. Il s’agit de notes éparses pour une intervention, et non d’un article en bonne et due forme.

Quelles sont donc les tensions que nous avons à résoudre ?

1. La tension entre le laisser-aller et le cadrage, entre la confiance à la création et la mise en place de critères, entre le débordement et la définition d’une programmation. Il appartient aux chercheurs d’analyser a posteriori les déterminants de tel ou tel choix, de donner des clefs de lecture, mais au jour le jour, toute rencontre entre une autorité politique et une proposition artistique pour un événement donne lieu à un arbitrage entre la liberté de création d’une part et la volonté d’autre part de justifier la dépense publique, de légitimer une subvention, d’expliquer le pourquoi d’un soutien. La grille de choix est indispensable pour construire une vision politique (axes d’une programmation, etc.) ; la prise de risque est nécessaire pour favoriser l’émergence. Cela revient à accepter la possibilité du contre-pouvoir, ce qui est le plus difficile pour le pouvoir, car l’événement est par nature imprévisible. Et tout n’est pas possible. A trop vouloir définir ce que doit être un événement, on perdrait la chance d’une révélation, d’une inventivité, d’une surprise ; à accepter sans discrimination, on gaspillerait l’argent public.

2. La tension entre les deux bouts de la chaine d’un projet. A un bout, la proposition ; à l’autre, le public. Qui reçoit ? Comment ? Il revient souvent à l’élu de faire prendre conscience aux artistes de la question du public, via notamment la médiation pour le public, et même, quand cela est compatible, dans la création elle-même. Il faut se donner le temps d’intégrer en amont l’Autre. Il faut de la finesse, pour ne pas rejeter un projet mal écrit, mais bien pensé ou bien senti, pour savoir le faire évoluer, pour appliquer une grille de critères de façon souple, intelligente et appropriée. Un projet culturel est une dynamique : il part d’un point A, la proposition initiale et d’un point B, la volonté politique, pour arriver à un point C : ce qu’il sera devenu au fil des échanges et de l’épreuve de la réalité. Le projet est dans ce trajet.

Je l’ai vécu dans le 20ème à plusieurs reprises, avec par exemple le cabaret contemporain que nous avons retenu dans le cadre du cycle des conférences d’accès aux arts et aux savoirs. Le projet ressemble à une très belle construction à la recherche d’un public. Les passionnés de musique contemporaine doivent apprendre à transmettre à un public qui a priori ne s’y intéressent pas : quand le déclic se produit, ça vaut le coup.

3. La tension entre le saupoudrage et la sélection. La demande des acteurs culturels traduit aussi parfois une forme de demande de reconnaissance, de légitimation, comme une formule moderne de l’imprimatur. Laquelle s’accompagne généralement, mais pas toujours, de demande de financement. Un refus est donc mal vécu, car la frustration engendrée est multiple (difficulté financière, sentiment d’un talent artistique bafoué, exclusion d’un réseau d’acteurs…). Inversement, l’autorité politique attend parfois de l’artiste une entrée dans le monde symbolique, une valorisation, une mise en scène de son pouvoir. Déjouer ce jeu est compliqué car les interlocuteurs veulent « en être » et le pouvoir politique veut « en avoir » : le plus facile, le plus simple, le plus démagogique aussi, est de répartir et d’en donner un peu à tout le monde. Surtout, à ceux qui sont déjà là, déjà présents, déjà soutenus. Or la proximité n’a hélas pas toujours raison. Nous avons à apprendre d’autres expériences, d’autres lieux, d’autres idées. C’est la pertinence des projets qui doit l’emporter, et la capacité à orienter, à bouger et à se renouveler.

4. La tension propre à l’espace public que crée l’événement. Je l’ai déjà évoqué et j’y reviendrai à l’occasion du festival « Et 20 l’été » 2012. Espace où le pouvoir se met en scène (de la statuaire romaine aux représentations magnifiées de la République en passant par le grand ordonnateur festif de la Révolution, Jacques-Louis David), espace de la délibération démocratique, il est par excellence le lieu des désordres possibles. Les règles y sont très strictes, superposées, intangibles. Les détourner, sans les anéantir, les interroger et y poser un regard neuf est souvent source de jouissance et de liberté. L’espace public est un espace de régulations partagées.

5. La tension dans la répartition des rôles. Aujourd’hui la confusion s’accroît entre l’éducateur, l’animateur et l’artiste, du fait de l’affaiblissement des soutiens financiers et de la réduction du nombre de postes. Dès lors, tout le monde doit tout faire, et on demande à l’artiste d’être un médiateur, peu, ou mal, voire pas du tout, payé pour ce travail spécifique. Cependant, la séparation trop étanche ne fonctionne pas non plus. Elle tient historiquement à une séparation entre ministères et sphères administratives, politiques et sociales : l’éducation au Ministère de l’Education nationale, l’animation au Ministère de la jeunesse et de la vie associative, l’art au Ministère de la Culture. Nous ne sommes pas sortis de ce conflit latent depuis 1959, et de l’exclusion hors du Ministère de la culture de ce que Jean Zay voulait inclure dans son Ministère de la vie culturelle qui n’eut pas le temps de voir le jour en 1937, à savoir l’éducation populaire, les loisirs et tout le monde associatif. Cette sociologie administrative est encore pesante. La voie est ouverte pour redonner une fonction claire à chacun au sein d’un même continuum au service de la démocratie culturelle, cela nécessite de retenir des priorités et de se passer d’un musée de l’histoire de France à Paris (par exemple).

L’opération « Le théâtre, c’est la classe », en partenariat avec la ligue de l’enseignement, veut tisser ce fil ténu entre acteurs – élèves, professeurs, compagnies, par la gratuité, un calendrier précis de médiation, des risques pris sur les choix des spectacles et, plus que tout, du temps, de l’énergie et de l’engagement.

L’élu est donc pris dans un jeu de contraintes et de tensions. En même temps, il est l’un des mieux placé pour les dénouer, les dépasser. C’est dans ce cadre qu’il doit effectuer les choix traduisant un projet politique. Sa chance, c’est le territoire, c’est-à-dire une échelle pertinente et utile d’action, où se rencontrent et interagissent habitants, citoyens, salariés, associations, artistes, à condition d’en avoir une conception ouverte, en réseau, en résonnance avec l’extérieur, et non rabougrie, repliée sur les habitudes, la facilité, les certitudes.

Au fond, il est à la charnière de l’Esthétique et du Culturel, de la démocratisation et de la démocratie culturelles, du geste créateur isolé et de l’aspiration commune à la beauté : à suivre…

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