Le deux.zero
Le bon air des Pyrénées
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J’aime la rue des Pyrénées. C’est aussi parce que j’aime le 20e arrondissement. Et la rue des Pyrénées le vertèbre, si je m’autorise ce néologisme, je veux dire qu’elle le traverse de part en part, sans jamais en sortir. C’est sa spécificité : la rue des Pyrénées est la deuxième plus longue de Paris, après la rue de Vaugirard, mais, à l’encontre de sa prestigieuse rivale, elle se paie le luxe de ne desservir qu’un seul arrondissement, toisant les 12e et 19e arrondissements, qu’elle regarde de près, mais qu’elle laisse à l’écart.

Les arbres d’alignement font la beauté de Paris, chaque rue a les siens. Le poète Jacques Réda l’a très bien écrit en rendant hommage aux acacias de la rue des Pyrénées dans « Les Ruines de Paris » : «(…) ce sont ces arbres frémissants qui m’attirent. Des platanes ou des marronniers iraient ici moins bien (…) ». Je sabre pour vous inviter à le lire. Je partage la vision fulgurante du poète : « Ce qui me plaît dans la rue des Pyrénées c’est d’abord qu’elle monte et qu’elle tourne, de tronçons en tronçons qui paraissent rectilignes d’après les plans, mais qui finissent par dessiner un immense arc de cercle, de la porte de Vincennes à Belleville par Ménilmontant. »

Elle commence discrètement, si on s’en tient à l’ordre des numéros. Perdue derrière l’immense et impressionnant cours de Vincennes, elle démarre comme n’importe quelle autre rue : rien ne nous dit qu’elle va aligner 401 adresses. La placette de l’Eglise est cachée et anodine. Elle se déniche. La nommer serait déjà faire œuvre utile : beaucoup de noms méritants attendent un lieu qu’ils honoreraient, et voilà une place d’Eglise qui attend son baptême ! Ce coin ne paie pas de mine, mais quel charme résidentiel ! On est dans le bas de la côte, avant d aborder la colline. La rue des Pyrénées commence dans la plaine, les cultures, l’agriculture avant d’arriver dans des sommets plus hostiles : on est chez les maraîchers. La rue des Pyrénées commence dans le calme.

Tranquillité troublée par les travaux du centre de bus à l’angle de la rue de Lagny : ils aboutiront à un ensemble d’envergure, une sorte de mini-ZAC tant la surface est impressionnante, et la rue des Pyrénées aura enfin son marqueur architectural, avec ce bâtiment rouge aux angles ronds. Certains l’aimeront, d’autres détesteront, pourtant l’architecture contemporaine a le droit de laisser son empreinte dans une artère aussi mythique, dont elle était jusqu’à présent fort dépourvue. Annexe du collège enfin rapatriée hors du périphérique, crèche, activités compenseront les marmonnements des conservateurs aigris.

La rue des Pyrénées continue sa grimpette, car elle grimpe, et pour bien l’apprécier, il faut l’emprunter dans le sens de la montée. On peut désormais d’ailleurs l’aborder en courant, grâce à la belle initiative de la mairie du 20e, qui a créé une course heureusement dénommée « La Pyrénéenne ». Le promeneur épuisé se rend parfaitement compte de la topographie du 20e arrondissement en marchant tout du long de la rue des Pyrénées, et « le 20e me fatigue », comme dit le poète précité. C’est une rue qui serpente, comme une colonne vertébrale, disais-je, mais légèrement atteinte de scoliose, bombée à son origine, puis sinueuse, avec de rares virages, net au-dessus de la rue de Bagnolet, un peu moins place Gambetta, si peu accentuée dans le haut du dos de la rue de Ménilmontant, mais avec une cassure à la nuque rue du Jourdain. Elle se tient mal, comme les urbains trop assis.

Au début, après son discret démarrage, elle prend de l’ampleur et de la gravité, puisque quatre monuments républicains balisent le terrain : le lycée Hélène Boucher, le collège Lucie Faure, l’école élémentaire du 99, dans le désordre de l’enseignement scolaire pourtant si recta, auxquels fait face la belle caserne des pompiers. L’ordre règne. S’y ajoutent les restaurants et bistrots de la rue des grands champs ou de notre chère rue elle-même. Un passage Dieu n’a pas peur d’effrayer, à l’inverse de Dagorno, légèrement inquiétant, surtout de nuit, mais cité Champagne !, cabaret des « Rendez-vous d’ailleurs » au débouché de la rue des haies, allées renommées en Villas, se conjuguent pour donner un air de fête. D’ailleurs si Dieu et la providence sont des passages, Satan est une impasse, on ne saurait mieux dire, et ce n’est pas la seule : les parcourir (dans un seul sens, cela va de soi, allers-retours dans les cul-de-sac), est une activité du coin dont on ne lasse pas (Des hautes traverses jusqu’à la rançon).

La rue des Pyrénées s’approche progressivement de la petite ceinture, qu’elle longeait à bonne distance : les ponts et les dénivelés sont des signes qui ne trompent pas. On y est presque vers Avron, on tangente à Courat – Orteaux, on se disjoint de nouveau à Vitruve. C’est l’intérêt principal de cette partie, car de l’autre côté, l’urbanisme des années 1970, rompant avec la continuité, a créé des délaissés, des non-lieux, des espaces creux agaçant, rue de Bagnolet, rue de Fontarabie, sauvé en partie par un très réussi éco-quartier qui s’y est constitué progressivement. L’étrange immeuble fait exception au 116 : les cabinets Yann Brunel et Sinikka Ropponen ont imité portée et manche de guitares pour abriter des studios et ateliers de musiciens. Le jardin Karcher déboule donc à-propos : inégalé monticule, où on tourne en rond exactement vers rien. C’est la respiration champêtre de la rue. Les murs, aux fresques végétales de lierre ou urbaines des grapheurs talentueux, retiennent les talus qui glissent imperceptiblement et inéluctablement. La colline est bien là, pesante. On sent durement la côte à ce niveau.

Mais cela en vaut la peine, car c’est juste avant d’arriver dans l’un des coins les plus agréables, les plus touchants, les plus mystérieux du 20e : comme pour nous mettre en garde, le pont Renouvier nous surplombe et nous nargue, avec son emblème gigantesque de la ville sculpté en bas-relief : « ici c’est Paris », nous martèle-t-il du haut de sa superbe autorité. Des escaliers typiques nous mènent vers les rues improbables, Leuck Mathieu, L’Indre, Stendhal, ces allitérations labiales qui font du bien en bouche. Les ruelles pavées, le vieux cimetière de Charonne, les réservoirs, et on est ailleurs, les dimanches on se croirait parfois en Corrèze, en Isère, en Bourgogne, surtout si l’on pousse jusqu’à chez Mutata, à l’Ogresse, où le feu de bois et la chaleur humaine vous accueillent. Après la plaine, les prairies, la montagne n’est pas loin. On a franchi les degrés. L’Eglise de Bethanie et l’ancien dispensaire sanitaire en meulière se font face avec élégance, le social et le religieux à bonne distance.

La rue des Pyrénées se fait bourgeoise arrivée à la mairie. Au moins, contrairement à la solennelle avenue Gambetta, a-t-elle le mérite de continuer tout droit de l’autre côté de la place. Elle s’interrompe pour ne pas subir l’avanie de la fontaine voulue par un ancien maire de droite et, grande classe, repart avec élégance de l’autre côté, après cette fausse pause, dans sa partie la plus vivante et commerçante, où marchand de miel, traiteur italien, boutique de foie gras, boucher, boulangers, fromagers, poissonniers, pâtissiers, charcutiers, fleuristes, cavistes, mais pas de pompistes, se poussent gentiment du col. La rue des Pyrénées y prend des faux airs de rue Daguerre, de rue du commerce, de rue des Abbesses. Après tout sa cousine, la canaille rue de Belleville, fait de même vers Jourdain. J’habite ce bout de rue des Pyrénées, et m’y suis attaché. Le théâtre de la colline, tout proche, ne pouvait trouver meilleure appellation : les alpinistes de la rue des Pyrénées (si j’ose ce raccourci oxymore) vous le diraient ! Et au comptoir des mots, on ne compte pas les mots, on délivre des livres !

Ca change avant Ménilmontant, vers Villiers de l’Isle-Adam, jolie rue en degrés. Dès lors, moins de commerces de bouche, les bars pourvoient à l’ambiance, à commencer par celui très sympathique des Ours, qui doit sans doute son nouveau nom aux hipsters qui le fréquentent. Les jolis escaliers de l’étroit passage caché des soupirs, l’immense poste qui recèle le trésor méconnu d’une sculpture de Zadkine, le vendeur d’aquariums et poissons exotiques, les maisons faubouriennes coincées entre les hauts immeubles 1970, la belle école Jules Ferry du 293, l’étrange marquage au sol en damiers, lui confèrent un cachet trouble, indéfinissable, une absence de statut clair et fort appréciable.

Il est temps de croiser un peu de patrimoine, avec le magnifique Carré de Baudouin posé à l’angle de Ménilmontant. Un des rares témoignages survivant du XVIIIème siècle de notre arrondissement (avec le pavillon de l’ermitage, le relais de poste Ramponneau, le regard du cygne rue de Belleville ancore plus ancien), où Rousseau vagabonda dans « Les promenades du rêveur solitaire », mais l’épisode connu sous le nom de « l’incident de Ménilmontant » se déroula plus bas, à la limite avec le 11e arrondissement. Avec Frédérique Calandra, nous décidâmes d’en faire un lieu d’expositions et de conférences, gratuit, ouvert à toutes et tous, qui séduit de plus en plus largement. Il appartint à la famille des frères Goncourt, qui y passèrent leurs jeunes années.

La rue des Pyrénées se fait ensuite bobo, non pas qu’elle se fasse mal, mais à la rencontre de la si charmante place du guignier, du jardin de la cité Leroy, de l’ermitage, du magasin Naturalia, elle devient bio, écolo, à défaut de campagnarde. Elle se fait aussi mixte, car, ne nous méprenons pas, c’est un sacré bout de kebabs, de commerces peu chers, de bric et de broc. Du logement social de fait, puisqu’un marchand de sommeil y fait vivre des locataires dans un tel dénuement qu’un incendie qui le ravagea aurait pu avoir de terribles conséquences, qu’heureusement il n’eut pas. Anne Hidalgo a donné son accord à la mairie du 20e pour le racheter et en faire du logement social de droit plutôt que de fait, cette solidarité concrète là traduit bien aussi ce qu’est la rue des Pyrénées dans le tournant de la rue du Jourdain et de la rue Levert, un mélange rare. La petite rue Jean-Baptiste Dumay, où la fédération parisienne du PS faillit s’installer, fait un pendant à la rue Constant Berthaut, délicatement pavée, elle aussi traumatisée par un incendie, mais qui s’en releva en mieux par une entente intelligente entre les commerçants et les riverains d’une part et la municipalité d’autre part, pour repartir sereinement. Son inauguration fut pour moi un moment émouvant de ma délégation à l’espace public entre juillet 2012 et mars 2014.

Une volée de marches plus bas, rue de la mare, rue des cascades, rue de Savies, le regard sur les sources du nord, et nous voilà dans les ruisseaux de Belleville. La rue des Pyrénées ne méprise aucune des facettes du 20e : la traversée de Plaine-Lagny, la longée de Saint-Blaise et de Réunion-Père Lachaise, la percée de Gambetta, la compagnie des hauts et des bas de Belleville, et elle frôle Amandiers-Ménilmontant.

Elle s’achève, après le collège Dolto, de manière brusque, abrupte, d’un coup, un peu comme elle avait commencé, comme si voir la station de métro « Pyrénées » était le coup de trop. Une station tout au bout pour une rue de plus de 400 numéros, c’est fort de café ! Je me demande parfois s’il arrive que des gens se trompent, qui, désireux de se rendre à l’école ou à la caserne du bas, descendent à cette station : « ma traite est longue à faire » se disent-ils alors comme le renard de la fable, s’ils jettent un œil sur la numérotation des plaques. La rue boude, nous abandonne, nous laissant le choix entre descendre vers le centre de la capitale, ou s’obstiner à grimper la rue de Belleville pour les plus courageux, ou bien continuer en face, pour aller flâner aux Buttes-Chaumont, ce beau jardin à l’anglaise du 19e arrondissement qui met du baume au cœur. Ou alors un tour chez Dittmar, pour des livres rares !

Oui, j’aime la rue des Pyrénées. C’est ma traversée de Paris en miniature !

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