Transportés
Le goût infini du voyage
0
, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’incipit de « Tristes tropiques » de Claude Lévi-Strauss est trop fameux pour être ignoré : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Notons que l’anthropologue n’a pas écrit : « Je hais les explorations et les voyageurs » qui sonnait moins bien. Même le voyageur dans l’âme est obligé d’y souscrire, au moins partiellement : il y a une dose de morale hypocrite et d’orgueil facile dans la tentation de l’exotisme, un soupçon indéniable de supériorité, une prétendue capacité de découvrir, que l’on ne prête pas toujours aux autres. Au moins le touriste consumériste s’assume-t-il avec aisance, et de la maladresse sans doute, mais il ne prétend pas voyager, c’est-à-dire se croire capable de rencontrer l’autre, de saisir son altérité et de l’apprécier, d’analyser sans défaillir les béances entre les civilisations, comme les petites différences du quotidien. Tout voyage revêt une forme d’ambition culturelle et se vit comme un rêve englobant ou totalisant (appréhender d’un seul mouvement paysages, peuples, patrimoines). Vouloir tout voir : être déçu. Vouloir tout savoir : être insatisfait. Vouloir tout épuiser : s’épuiser en vain.

 

Cela ne décourage pas le voyageur, même s’il le sait, s’il a été averti par Lévi-Strauss, s’il essaie de ne pas se faire d’illusions. L’envie d’aller dans un pays, une région, une ville que l’on a jamais vus, a quelque chose d’irrépressible. Même si on voit mal, découvre mal, rencontre mal, l’objet même du voyage est le dépaysement. Ce n’est pas seulement cocher une case, encore que cela puisse en faire partie (« Voir Naples et mourir », qui marche aussi bien avec Capri, Bari, Pompéi…), c’est tenter d’expérimenter, physiquement et psychiquement, l’effet sur soi, corps et âme, d’une nouvelle géographie. C’est l’inverse de la position de Lévi-Strauss d’ailleurs et de sa tournure paradoxale : pour le chercheur, le voyage n’est qu’un moyen indispensable de rapporter des connaissances, comme il s’en est expliqué, et jamais un but touristique en soi. La consistance de l’air, la forme des bâtiments, l’altitude, les habitudes, les couleurs et les odeurs, tout concourt d’une façon ou d’une autre à la transformation – transposition ardemment recherchée. Avec le voyage, le changement, c’est maintenant !

Qu’y a-t-il dans ce changement ? Rien, ou pour tout dire si peu : le changement lui-même, contenant sans contenu. Dès lors qu’on tente une définition, on tombe dans les généralités, on dit des bêtises, on s’égare. Qui va une semaine dans un pays, peut en parler pendant des heures. Qui y reste six mois a des doutes. Qui y passe plus d’un an n’en dit plus rien. Pourtant, quand on voyage, le sentiment d’étrangeté, la perception concrète, la sensation physique du changement est là et bien là, palpable, mais il ne faut pas chercher à donner un fond à cette forme, à la remplir d’une explication, à hachurer à l’intérieur de ses limites. C’est une ligne, un trait, un aplat, y peindre des couleurs en son sein est bien compliqué, tache insurmontable, ou alors par un pointillisme flou, quelques impressions ici ou là. En peinture, le voyage serait de l’art abstrait ; en musique, le sérialisme.

Pourtant, il semble presque impossible d’y croire encore. Y a-t-il encore des aventures contemporaines ? Au-delà d’un sujet de culture générale, c’est un constat amer : tout a été exploré, répertorié, cartographié, photographié, partagé sur les réseaux sociaux depuis longtemps. Le mythe de l’île déserte est plus qu’écorné : ridicule. Les contrées reculées le sont de moins en moins. Le baroudeur sac au dos s’étiolerait : telle une denrée rare, il fond sous les trombes d’eau amazoniennes. Les voyages ont disparu, ce n’est même plus la peine de les haïr. Il reste des envies, des potentiels, des rêves. Etre ailleurs se suffit à soi-même, quelles que puissent être les déceptions : le fait même de sentir son corps dans un endroit, où il n’est jamais allé, justifie le déplacement. On ne bouge pas pour voir, ou pour avoir, mais pour être : être soi différent, uniquement parce qu’on est plongé dans un univers nouveau, quoiqu’on y fasse. Une sorte de poussée d’Archimède sur le sol. Dès lors, nul besoin d’aventures : la perturbation même légère nous emporte déjà. « Le temps est maladroit dans le corps du voyageur » dit Dieudonné Niangouna dans son dernier spectacle « Nkenguegi » : parfois cette maladresse est voulue, recherchée même, les pas deviennent hésitants, les muscles comme freinés, le regard se perd. Transformer, sans toucher à rien : c’est le miracle du voyage.

 

Abstrait, théorique, le goût du voyage est d’abord un goût de la liste : une destination en appelle une autre, car l’envie vous prend de poser les pieds sur les cases d’une marelle géante, en sautant par-dessus les océans, et de se laisser emporter. Liste de ce qu’il faut mettre dans sa valise, liste de musées, de palais ou d’églises à visiter, liste de vaccins et de papiers administratifs, le voyage est tout de préparation. L’excitation est déjà là, dans les affaires qui s’empilent. Revenu, le voyageur se demande quand il repart. Dans les longs tunnels des mois sans vacances, il s’impatiente. La veille du départ, il ne dort pas. Le voyage est dans la tête – avec de l’indulgence, la déception est rare à qui se laisse aller, prenant le bon, abandonnant le mauvais, une atmosphère, une ambiance, une lumière constituant autant de souvenirs à ramener. Il n’y a pas de voyage raté, dès lors qu’on sait qu’il n’y a pas non plus de voyage réussi. Des bouts de vie, épars, différents, accumulés qui font une expérience : les voyages forment la vieillesse !

D’ailleurs, la littérature de voyage est un genre à part entière, comme le roman policier, dont elle est assez proche : il s’agit en quelque sorte de résoudre le mystère de l’inconnu. Un festival y est consacré, où je ne suis jamais allé, mais nos vies sont faites des lieux où nous ne sommes jamais allés. Son héraut-héros en est Nicolas Bouvier, peut-être parfois engoncé dans ses clichés, mais pour nos yeux du 21ème siècle, il a eu l’occasion désormais morte de parcourir des pays dans les années 1950, un autre monde, et d’en tirer de forts beaux récits, dont on s’imagine qu’ils proviennent du vieux 19ème siècle. Il est aussi celui qui a le mieux décrit l’un des principaux buts du voyage dans Le Poisson-scorpion : atteindre une fatigue à nulle autre pareille : « On ne voyage pas pour se garnir d’exotisme et d’anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives qu’on vous tend avec un éclat de savon dans les bordels. » J’aurais plutôt écrit une serviette de sauna, comme ceux de Rome ou de Florence, mais cette comparaison vise juste. La fatigue du voyage, mélange d’épuisement psychique et d’effondrement corporel, ne se retrouve ni dans le stress, ni dans le trac, ni dans l’insomnie, ni dans l’activité sportive, c’est un état à part. Les poètes reclus sont pourtant ceux qui évoquent le mieux les voyages, invitation, errance, risque de naufrage compris. Pourquoi sortir de sa chambre ? « Tecum fugis », tu te fuis toi moi-même et tu fuis avec toi, formidable concision latine, puisqu’on emmène toujours la même chose, à savoir soi-même, à quoi servirait-il de partir ? Artistes immobiles et rêves de voyages : un sujet pour un autre article.

 

Il existe, de toute façon, toute une typologie des voyages. Le voyage forcé vers une destination inconnue, c’est l’exil. Si la destination est connue, c’est une migration. Le voyage volontaire vers une destination inconnue, c’est l’expédition. Un voyage en boucles, c’est un périple. Un voyage en boucles vers rien, une errance. Une petite promenade ponctuelle, c’est une excursion. Un voyage religieux en masse, une croisade. Il y a des mots négatifs liés au voyage : déracinement, expatriation, expulsion, éloignement, exode, tous ces mots en « ex », qui traduisent bien la sortie parfois obligée d’un ancien vers le nouveau … Et tous les mots positifs. Cela dépend si le voyage est un aller simple, et alors il peut renvoyer à des malheurs, ou prévoit un retour, et alors il est d’agrément. C’est pourquoi il revêt des connotations tantôt péjoratives et tantôt flatteuses.

Dans sa version positive, liée à la modernité, il vient de la progression du temps libre, en particulier pour la classe moyenne. Pas étonnant que le voyage soit en crise ! Réduction du temps de travail et semaines de congés payés se sont conjuguées en France pour démocratiser le voyage, avec la baisse des coûts de transports, la création des agences et des clubs, la facilité de choix donnée par Internet, etc. Ce mouvement est bien connu. Cela a créé une séparation, entre les vacances (rares, attendues, stratégiques) et le travail (quotidien, répété, ordinaire), très structurante, pour toutes les personnes qui ont la chance de pouvoir en prendre, dans la mesure aussi où elles ont un emploi. La fusion est mal vue : il faut décrocher pendant les vacances, se déconnecter (un nouveau droit), rompre totalement les amarres pour profiter du dépaysement, du repos, du temps qui passe. Le plaisir de laisser des pages banches sur son agenda, interdites du remplissage habituel : pas là, tout simplement ! Pourtant, je verrais bien comme privilégiés ceux qui peuvent partir souvent, quitte à continuer à échanger de leur lieu de villégiatures : après tout le télétravail peut s’exercer à partir de n’importe quel endroit, pas nécessairement de chez soi. Ne plus faire la distinction et pouvoir alterner sans cesse travail et voyage, quitte à lisser la rupture entre les deux, est peut-être la vraie chance !

 

En ce sens, le goût du voyage, n’est pas nécessairement une tentation de Venise, c’est-à-dire un départ sans retour vers un ailleurs mythique ou rêvé, mais bien une utopie concrète, le désir d’une vie organisée de manière différente, faisant place à la porosité des moments, plutôt qu’au rythme en césures qui façonne le plus souvent nos modes de fonctionnement. C’est pourquoi, il existe un infini du voyage, dans le double sens qu’il est sans fin, jamais achevé, avec ce goût de toujours trop peu (et si j’avais tourné dans telle rue ?…) et qu’il est permanent, perpétuel, qu’il se prolonge indéfiniment.

 

Peut-être existe-t-il une façon homosexuelle de voyager ou un lien entre voyage et homosexualité. Je m’aventure là sur un terrain glissant, comme si j’avais décidé d’aller gravir la cordillère des Andes. Si ce lien existe, les sociologues patentés l’expliqueraient par un tiers facteur, l’appartenance à une classe sociale par exemple. Des psychologues y liraient un rapport à la marge dans les deux cas. J’y verrais, de façon très prosaïque, le voyage comme occasion de rencontres, sans vouloir généraliser de manière abusive. Tous les homosexuels ne sont pas des voyageurs, mais il y a de grands voyageurs homosexuels, à commencer par le marin-écrivain-académicien Pierre Loti (« Pierre Loto, enseigne de vessie » selon le fameux lapsus), qui mériterait d’être relu. Personnage haut en couleurs, fantasque, il nous a laissé une folle maison à Rochefort et une oeuvre très riche. Je pense à André Gide qui ouvrit les yeux sur la réalité de l’Union soviétique (en 1936) et du colonialisme au Congo (en 1927) avant bien d’autres. Quant à Jules Verne, il voyagea surtout en rêves et en littérature, et parfois dans le futur (mais un peu en vrai aussi, n’exagérons pas, même si son père interrompit ses ambitions maritimes de jeunesse). Il y aurait la matière à une analyse spécifique, le voyage, en nous sortant des sentiers battus et rebattus, est une affaire de piments – de toutes couleurs, formes et orientations.

En tout cas, tous les voyages ne sont pas baudelairiens, espoirs de retour à la matrice (Mon enfant, ma soeur) ou envol loin d’un réel tourmenté, criminel et déprimant (Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !). Cependant, ils ont tous à voir avec quelque chose de l’enfance. L’enfant est un voyageur statique qui n’a pas besoin de contrées lointaines. Tout lui paraît grand, nouveau, inconnu. Tout est découverte. Une cabane dans le jardin, et le voilà transporté à des milliers de kilomètres. Retrouver, par le voyage, la mobilité et l’agilité de l’enfance – en gestes, en silence, en jeux ? N’y pensons plus, songeons plutôt au monde, qui est, quelquefois, si beau.

1

Vous aimerez aussi

vile1

La haine des villes ? Vive la ville !

L’incipit de « Tristes tropiques&...

Lire la suite
Vélib

Le gouvernement prend un bon tournant pour le vélo !

L’incipit de « Tristes tropiques&...

Lire la suite
Vélib

A Paris, pour le vélo, il y a un avant et un après Vélib’

L’incipit de « Tristes tropiques&...

Lire la suite

0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *