Tout le reste
Le grand écart du monde
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Les événements de l’actualité internationale ont rarement semblé se télescoper dans des sens aussi opposés qu’en ce moment : d’un côté, des progrès inimaginables il y a peu se mettent en place ; de l’autre, des contrées s’enfoncent inexorablement dans une nuit obscure. Des avancées à pas de géants, des reculs désolants, comme si le monde allait dans deux directions inverses. La planète appuie sur l’accélérateur et le frein en même temps : est-ce tête-à-queue assuré ? En tout cas, cela tire à hue et à dia.

 

Quelques exemples ont été particulièrement frappants. Le mariage gay progresse rapidement aux Etats-Unis, décision de la cour suprême et ouverture des esprits aidant, tandis que l’arsenal de criminalisation de l’homosexualité se renforce ailleurs. La peine de mort, hélas encore appliquée, y est d’ailleurs de plus en plus vivement contestée. L’Iran, malgré un Président censé être réformateur, sur lequel les humanistes voulaient pouvoir compter, emprisonne une jeune femme qui veut assister à un match sportif, arrête les jeunes qui tournent des clips et incite les brigades de l’ordre moral à reprendre du poil de la bête. La Bolivie et le Brésil illustrent une démocratie sud-américaine respectueuse du choix des citoyens et arrivant à maturité, malgré les difficultés. Le Mexique, qu’on a cru un moment bien parti, offre un spectacle effrayant d’un système vicié et corrompu. Sous la pression d’une protestation vigoureuse, le gouvernement conservateur espagnol a renoncé à sa loi scélérate sur le droit à l’avortement. Le combat pour l’éducation des jeunes filles est salué partout dans le monde. Pakistan et Afghanistan y résistent hélas. Quant à la défense de l’environnement, les signaux contradictoires se multiplient tellement qu’il est impossible de les déchiffrer.

 

Parfois, ces mouvements se déroulent à quelques kilomètres, les pays se lançant des défis moraux, politiques et économiques à portée de mains : Hongkong fait valoir sa culture d’Etat de droit face au puissant voisin chinois englué dans le capitalisme de parti ; l’Estonie adopte le mariage homosexuel pour mieux faire la nique à la réactionnaire Russie ; les Kurdes réaffirment leur identité régionale teintée d’une pratique religieuse tolérante dans les contreforts d’une Turquie sombrant dans le conservatisme radical et la mollesse face à la menace de Daech ; des pays africains émergent tandis que d’autres sont en proie d’une épidémie dévastatrice ; la Tunisie porte sur ses épaules le poids d’une possible exception démocratique, quand le régime algérien se raidit encore et que la Lybie implose sans fin. Des guerres peuvent s’apaiser, même si la plus grande prudence est de mise (Ukraine, Somalie ?), d’autres affrontements continuent de plus belle. La tête tourne, mais puisque le pessimisme l’emporte sur l’optimisme (ne se souvient-on pas plus des humiliations, des échecs, des malheurs que des moments de joie intense ?), c’est le sentiment de recul qui domine.

 

Le monde a mal aux adducteurs. C’est un joueur de football blessé – agile mais à l’arrêt. Le grand écart est douloureux : il nous plonge dans la confusion et suscite la recherche brouillonne de repères. Cela peut-être a-t-il toujours été le cas. Il y a toujours eu ici et là guerres, explosions de violences, souffrances, tandis que régnaient ailleurs taux de croissance à deux chiffres, progrès social et affinement de l’Etat de droit. Pourtant, l’idée d’un progrès uniformément partagé, d’une marche dialectique unidimensionnelle, d’un universalisme irrésistible n’a disparu que récemment, avec les chaos successifs des années 1990 et 2000, avec la chute de l’URSS et le 11 septembre en moments clefs. Pendant la guerre froide, s’opposaient certes deux visions irréconciliables, mais porteuses toutes deux d’espoirs, de messianisme, de volontés de transformations. Deux conceptions globales s’affrontaient mais elles partageaient la confiance dans la science, la technique, l’économie comme moyens d’émancipation de l’humanité, pour les individus ou les travailleurs. Deux philosophies politiques fondées sur le progrès, assuré par le centralisme administratif ou le libéralisme du marché, mais avec comme finalité affichée l’amélioration de l’être humain et l’utopie d’une société heureuse, bref un idéal qui servait de guide théorique même quand il était dévoyé en pratique.

 

La mise en place de l’ONU, la construction de l’Europe, les velléités de rapprochement entre pays décolonisés devenus non alignés, les unions régionales, la déclaration universelle des droits de l’homme, les conventions internationales de Genève, conféraient un semblant d’unité, le projet perpétuel de paix perpétuelle de Kant était en ligne de mire. Il n’avait jamais paru si proche, mais le rêve se brisa vite au tournant des années 1980. On avait pourtant relu tous les penseurs de la guerre juste, de la fin de l’histoire et de l’utopie. Grotius, Clausewitz, Thomas d’Aquin, More aspirés par Fukuyama.

 

Ah, certes, durant les trente glorieuses, l’équilibre de la terreur effrayait, le cynisme imprégnait les relations internationales autant qu’au congrès de Vienne de 1815, l’utilisation de pays éloignés comme terrains de jeu violents des puissances traversa le demi-siècle, mais des combats transcendaient les frontières, à commencer par celui pour les droits des femmes et la libéralisation des sociétés. Deux grands pactes, respectivement sur les droits civils et politiques et sur les droits sociaux, furent signés en 1966. Le printemps 1968 résonna tel un nouveau printemps 1848 : dans plusieurs pays du monde, de manière quasi-synchronisée, des mouvements revendiquèrent un assouplissement ou une explosion de tous les carcans, c’est plutôt l’évolution en profondeur qui gagna. Le printemps 2011 réédita l’exploit, mais subit un retour de bâton dévastateur.

 

Que faire pour que le monde aille mieux ? Quel manitou dispose d’une baguette magique dans un cadre laïque, la frappante absence de Dieu valant pour les croyants comme les incroyants ? Faire le bonheur des peuples contre leur volonté est plus tentant que jamais, mais simpliste. Pour autant, le réalisme seul est insupportable. Comment accepter de se résigner devant ce que subissent les démocrates du monde entier, torturés, emprisonnés ou exilés, les sociétés civiles écrasées par des bottes totalitaires, les guerres civiles meurtrières. Foin de la realpolitik !

 

Quelques principes directeurs méritent d’être rappelés :

  1. En dépit des quolibets, des moqueries, des insultes (« belles âmes », « naïf » ou le morfondant « droits-de-l’hommiste »), il faut rappeler toujours et partout qu’il existe, profondément, sous l’écume des vagues, sous le prétexte condescendant des différences culturelles, une commune aspiration des peuples à pouvoir exprimer leurs choix, à vivre dans un cadre de paix, à bénéficier d’un confort minimal, à jouir de son autonomie…. Jamais je ne renoncerais à la promesse universaliste de la révolution française, même s’il elle a été souvent tenue en échec, détournée parfois, car elle restera toujours célébrée et admirée. C’est notre vigie. Le relativisme est une plaie.
  2. Sans imaginer un condominium arrogant, les pays qui partagent les valeurs de la liberté et du progrès humain devraient affirmer leurs convictions avec plus de vigueur et s’unir face aux comportements insupportables. La force des autres est constituée d’abord de notre faiblesse. La France a eu raison de suspendre les livraisons des navires à al Russie, mais l’Allemagne et la Grande-Bretagne, bien hypocrites en matières d’énergie pour l’une et d’armes légères pour l’autre, auraient mieux fait de construire un discours clair en commun, plutôt que de jouer les maîtres de danse au bal des faux-culs. Cela ne vaut pas que pour les pays lointains : il n’aurait pas fallu accepter que le Gouvernement nationaliste hongrois nomme le commissaire européen à la culture.
  3. Réformer l’ONU en démocratisant la scène internationale. Les relations internationales ne sont déjà plus le monopole des diplomates, entreprises et ONG jouant un rôle de plus en plus affirmé. Imaginons une autre assemblée plutôt que d’offrir des strapontins.
  4. Remettre la culture, l’environnement, la démocratie au centre du jeu. Le rôle classique des ambassades à l’heure de l’Internet, de l’Union Européenne et des échanges mondiaux enchâssés, tend à se dissoudre. Laurent Fabius l’a compris, qui met au centre de son action l’attractivité du territoire, la promotion des entreprises françaises et le tourisme (pour le pire ou le meilleur…). N’ayons pas peur d’assumer que la stratégie d’influence culturelle, économique et politique est primordiale, en vantant et en vendant un modèle, le nôtre. Que chaque ambassade de France, chaque centre culturel français à l’étranger, soit une maison Victor Hugo, une maison Emile Zola, une maison Marcel Proust, tiens, ou ce qu’on voudra, pour que les opprimés, les défenseurs de la liberté, les illusionnés de l’universel progrès, y soient accueillis et protégés. Fusionnons-les avec des maisons Shakespeare, Goethe, Dante, Cervantès, Pessoa, Homère aussi bien !

C’est à nous de remettre le monde à l’endroit, même si c’est impossible : le vouloir, c’est déjà permettre les mille pas en avant, les milles fleurs, les mille idées nouvelles qui valent mieux que les cents bonds en arrière !

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