Tout le reste
Le jardin à la française
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La végétalisation des villes est devenue indispensable pour les rafraîchir, ce qui permettrait de gagner de précieux degrés dans le dérèglement climatique du monde. On va plus vers le foisonnement luxuriant que vers les allées poussiéreuses des Tuileries, notamment à Paris, et c’est heureux. Ces jardins à la française ont connu un succès certain, mais nous en avons notre sou. L’importation de la mode anglaise, voulue par Napoléon III, aux Buttes Chaumont, rive droite, et à Montsouris, rive gauche, rencontra d’ailleurs aussi le goût du public, qui ne se dément pas, faux rochers, cascades sous les grottes, barrières en imitation de troncs d’arbres contribuant à recréer une atmosphère romantique Sturm und Drang du meilleur effet.

Le jardin à la française procède de la géométrie cartésienne. Ca fleure bon l’antique. C’est droit, net, carré, des nombres parfaits sont cachés, les arbustes sont taillés au millimètre, rasés de frais et de près. On y défile dans des allées rectilignes, plus qu’on s’y promène. On fait semblant de se perdre dans les labyrinthes de taillis, nul minotaure n’y attend l’explorateur. On déambule comme dans un vestibule, on n’y part pas à l’aventure comme dans la nature. On s’y ennuie gentiment. On a bien envie de tout ébouriffer, mais quand on cherche à le remplacer, on en revient toujours aux mêmes plans et schémas.

 

Par exemple, s’agit-il de réformer ? Alors, on cherche à substituer à un système imparfait un autre système, complet, imaginé de bout en bout, et qui risque de se révéler au final… imparfait. C’est un piège dans lequel on saute délicieusement, moi le premier. Mais à vouloir la réforme parfaite, le risque est de ne rien faire. On a les mains propres, mais on a plus de mains. Vouloir une réforme fiscale radicale (prélèvement à la source, remplacement du quotient familial, suppression de la majorité des niches fiscales, grille des taux enfin linéaire…), c’est la voir reculer aux calendes grecques, tant elle entraîne des transferts de charge, des coûts d’apprentissage des nouvelles règles, une instabilité peu favorable à la consommation et à la croissance, les catégories pénalisées nombreuses, etc. De même pour le code du travail, les finances locales ou la protection sociale. Il y a trop de pain sur la planche, ça décourage de se mettre à le découper. Le jardin à la française se transforme en usine à gaz, ce qui est un paradoxe écologique. D’où la nécessité aussi de procéder par tronçon, le Gouvernement a eu à plusieurs reprises le courage de le faire, sur les allocations familiales par exemple, et surtout pour la fusion RSA – prime pour l’emploi, même si, là, en touchant deux cartes, la passerelle (imposition des revenus/ minima sociaux) du château peut se renverser à tout moment. Passer d’un équilibre à un autre : art subtil, et redoutable.

En effet, il y a aussi une raison valable à vouloir replanter des jardins à la française : la stratification sans fin de réformettes, l’empilement de mesures, les atermoiements ont créé de tels monstres illisibles, incompréhensibles, inapplicables qu’on ne sait plus par quel bout commencer, sans qu’ils ne s’effondrent, un peu comme un Frankenstein à qui, en enlevant un membre, on ferait péter toutes les coutures et sutures, et qui exploserait totalement. C’est le cas avec le même exemple de la fiscalité des revenus : il est devenu très difficile de la modifier, bout par bout, car le Code général des Impôts comprend tellement de renvois d’un article à l’autre qu’il faudrait en fait le rédiger, entièrement, de nouveau. Comment choisir entre la complexité qui justifierait l’inaction et l’impossibilité du statu quo, quand il bloque évolutions et justice ? Ce n’est pas simple de retirer un mikado sans faire bouger les autres…

 

Une grille de lecture possible, que j’ai déjà abondamment évoquée, est celle de la méthode : expliciter, dans le diagnostic, les contrats tacites et leurs effets en termes de distribution de revenus ou de pouvoirs, proposer un nouveau donnant-donnant entre perdants et gagnants de la réforme, concilier la concertation dans l’élaboration et l’autorité de la décision. Un système fiscal masque parfois ses avantages et ses inconvénients : posons-les sur la table (secteurs qui vivent grâce aux niches fiscales, catégories de population favorisées ou défavorisées par le traitement des différentes catégories de revenus, conséquences sur la composition familiale, etc.). Affichons clairement dans la réforme les transferts de charges ou d’allocations et faisons bouger les curseurs si cela choque. Laissons quatre mois aux spécialistes, syndicalistes et employeurs, représentants de contribuables, universitaires pour rédiger une réforme, avec des axes prédéfinis, et laissons le Gouvernement trancher à l’arrivée, qu’il y ait ou non un accord. Rien ne garantirait le succès, mais rien ne doit empêcher d’avancer. On le voit sur la réforme des seuils sociaux, c’est certainement plus facile à écrire de façon abstraite qu’à mener in concreto.

Sur ce sujet comme sur d’autres, nous devons inventer le jardin à la française participatif : non pas la réforme idéale qui tomberait du haut, toute rôtie, comme la vérité révélée, mais un changement d’ampleur, et pas seulement cosmétique, qui serait coconstruit et assumerait ses conséquences, même si les erreurs sont toujours possibles. Aménager des clauses de revoyure à deux ans serait l’indispensable codicille. Espérons que les assises des finances locales que nous allons réunir à Paris soit le premier jalon d’un tel chemin. Nous devons trouver la voie étroite entre la perfection immaculée et inaccessible et le bariolage violent de la jungle, peut-être quelque part vers la plénitude du jardin zen, mais ne rêvons pas non plus !

 

Il ne faut pas brusquer pour réformer à tout crin ou a tout prix. Revoir les valeurs des locaux professionnels qui servent de base à la fiscalité locale des entreprises reste un objectif d’équité et de simplification bienvenu. Mais le système qui remplace l’ancien doit lui-même être plus équitable et plus lisible, pour apporter un plus, justement, c’est bien là le but. Dès lors, comment comprendre une réforme qui reviendrait à alourdir la charge sur les petits commerçants et l’alléger pour les bureaux, en tout cas à Paris ? Comment admettre une réforme qui traite de manière identique des rues bien différentes en termes de chalandises, sous prétexte qu’elles sont dans le même ilot cadastral ? Comment accepter une réforme qui ne tienne pas compte de la métropole en se réalisant département par département ? Le mieux est l’ennemi du bien : prendre le temps de simulations plus fines et d’une concertation plus étroite, c’est donner plus de gage d’efficacité à la possibilité de la mettre en œuvre. Le meilleur garant du succès, c’est une réforme comprise et surtout une réforme dont les modalités permettent précisément d’atteindre l’objectif poursuivi, et non pas l’inverse à force de bureaucratie technocratique.

 

Ce qui vaut pour la France ou pour les collectivités locales vaut pour notre parti. Je suis favorable à un congrès de clarification simple, entre une ligne de soutien au Gouvernement, avec des nuances bien sûr, mais social-démocrate, et une aile plus critique sur cette action, frondeuse à des degrés divers. Je suis contre évidemment un congrès de divisions et d’impuissantement. Tracer des lignes claires ne signifie pas placer des barbelés dans un désert, auquel cas il n’y aurait que des perdants. Il n’y a pas 36 visions différentes au PS ou alors séparées par des papiers à cigarette plus minces que les sandwichs SNCF, mais bien deux, ce qui est suffisant pour orienter les débats et faire trancher les militants. Le stade des contributions est celui qui sert à poser ces nuances ; le stade des motions est celui qui tient compte des convergences plurielles et de la divergence fondamentale. Reste à chacune et à chacun à prendre position. En fonction de ses préférences, on dit « plus à gauche » ou « plus à droite », moderne ou archaïque, innovante ou traditionnelle, première ou deuxième gauche, etc. Si jardin à la française se résume à la simplicité, l’unité (de temps, de lieu, d’action) et à la lisibilité, alors oui ! Mais pas plus ! Un jardin à la française avec allées et contre-allées, temples et chapelles, bassins et colonnades, merci bien !

Les lignes d’ailleurs se superposent, ce qui est aussi un gage de clarté : face au terrorisme, se distingue une ligne de réaffirmation de l’autorité républicaine, de rappel à la responsabilité individuelle et une ligne plus tournée vers l’explication sociologique, que je qualifierais de marxisante ; face à l’action du Gouvernement, une ligne de soutien, même teintée de nuances, voire de vraies critiques sur tel ou tel point (« la décentralisation vous dis-je » !) et une ligne contestataire ; face à la mondialisation, une ligne réformiste, respectueuse de nos objectifs et de nos principes de solidarité et d’égalité, et une ligne de défense de positions plus traditionnelles ; sur le rôle des autorités, une ligne clairement décentralisatrice et une ligne plus centrée sur le rôle antédiluvien de l’Etat. La façon dont j’exprime ces différences est contestable, car elle traduit mon choix, et d’autres ont toute liberté pour ne pas du tout les représenter comme cela. Chacun met la social-démocratie à sa sauce. La vieille et grande maison peut s’en remettre, elle en a tant vécu ! Désormais, tout le monde a intégré l’impératif écologique, la nécessité de bouger, le rôle de la culture et la création, le poids des collectivités locales, etc. Les enjeux qui nous rassemblent sont plus puissants que les propositions qui nous différencient. Nous avons besoin d’un congrès très largement unitaire. Mais l’unité ne peut se faire sur le dos d’un rassemblement de façade : pour être utile, le Congrès ne doit pas être superficiel, mais refondateur. Le moment Bad Godesberg à la française est-il enfin arrivé ? Je n’en suis pas certain, mais peut reposer sur un rassemblant très large et cohérent de militants qui sont d’accord sur l’essentiel, j’en suis persuadé, et avec une frange – je le crois – minoritaire, dans un fonctionnement classique et plus apaisé, à partir du moment où tout le monde respecte les décisions collectives.

 

Un jardin à la française, c’est beau quand c’est bien entretenu, quand les règles sont respectées, quand les enfants y jouent sagement aux bateaux à voiles dans les grands bassins de pierre. Quand ça dégénère, que ça se dégrade, que ça s’abîme, ça perd de son charme, ou alors un charme tout nostalgique, empreint de tristesse. « Même j’ai retrouvé debout la Velléda / dont le plâtre s’effrite au bout de l’avenue » … Mieux vaut le débordement régulé dès le départ dans ce cas. Vive les espaces publics appropriés directement par leurs usagers, dans la joie, la bonne humeur, l’envie d’être ensemble, même s’ils ont un aspect minéral ! La nouvelle place de la République, voulue par la majorité municipale, devenue le symbole de notre stupéfaction et du soutien à nos valeurs, vibre désormais plus que n’importe quel jardin de Le Nôtre !

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