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Le terrarium-théâtre d’Avignon : comment créer des mondes alternatifs ?
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536056-67_festival_avignon_cmjnQue nous dit le festival d’Avignon ? Quelle sensation commune surgit lorsqu’on a vu 10 pièces sur environ 40 du In ? La création contemporaine théâtrale se nourrit de politique, de géopolitique, de philosophie, de media, de vidéos, etc., mais y-a-t-il des tonalités différentes selon les années ? Un fil rouge que le spectateur peut tirer, à moins qu’il ne l’invente, en projetant des liens imaginaires entre les spectacles ? C’est la condition du spectateur de festival : en concentrant autant d’émotions sur une durée si brève, il en vient à construire des thèmes là où ils ne sont peut-être pas. C’est son plaisir aussi, et peut-être son rôle. Ce fil rouge que tire le spectateur entre ses découvertes est un fil conducteur : il conduit notre passion, notre réflexion, nos sentiments. L’énergie qui le parcoure est coproduite. Spect-acteur, selon le beau mot valise de Jérôme Bel.

Pourtant, des relations semblent évidentes entre les spectacles. Ce n’est pas facile à définir, c’est ténu et fragile, mais ce qui me paraît traverser en filigrane, c’est la volonté de faire émerger et montrer des mondes, collectifs et/ou intimes, parallèles, imaginaires, alternatifs, au sens du courant électrique. Non pas dans une forme d’engagement politique simpliste ni d’affirmation volontariste, mais sous des formes balbutiantes, hésitantes, maladroites. Il s’agit dès lors d’inventer d’autres mondes, sans vision unilatérale ou préconçue de ce qu’ils seront à l’arrivée, mais plutôt d’avancer ensemble, finalement d’une façon autrement plus subversive.

Le terme de « terrarium », calqué sur celui de vivarium, utilisé par Philippe Quesne me semble adéquat : sa très belle création « Swamp Club » illustre cette idée du théâtre comme monde imaginaire à observer en détail. Le centre de résidence artistique idéal qu’il invente est menacé, mais par une menace sourde, mal identifiée, qu’annonce une taupe dépressive, remontée à la surface pour nous alerter. Le lieu (l’installation) est patiemment habité par les comédiens, qui jouent entre trois mondes (la grotte, le marécage, la maison de verre). Avec humour, le metteur en scène montre que les espaces de création où chacun est libre, accueilli en musique, profitant du sauna, relève de l’utopie concrète fragile. Un mauvais esprit blagueur pourrait  lire dans cette trame l’avenir du festival d’Avignon lui-même avec le changement de direction, mais le propos est plus profond : il y a peu de place pour l’indépendance voire l’autarcie aujourd’hui. Le lieu est d’ailleurs légèrement inquiétant, loin du paradis, mais tout est fait pour qu’on s’y sente bien.

« Le début de quelque chose » de Myriam Marzouki rate là où le précédent réussi : la volonté d’observation entomologiste y est (le blanc clinique), le lieu improbable aussi (un village de touristes futuriste), le décalage entre plusieurs mondes également (la vraie société du pays en guerre civile), l’humour distancié ne manque pas (cette fois ce sont les voyageurs qui ont droit à un pot d’accueil), mais tout semble caricatural, pataud, artificiel. L’exercice n’est pas simple, sauf à être simpliste justement. La ressemblance de thème du paradis menacé est frappante néanmoins.

Plusieurs éléments se répondent d’un spectacle à l’autre. La question de l’argent bien sûr : Philippe Quesne la règle de façon élégante par une mine d’or inépuisable, mais dès lors qu’on quitte l’utopie, c’est plus compliqué. C’est à ce mur que se heurtent temporairement les naufragés de « Germinal », magnifique spectacle d’Antoine Deffort et Halory Goerger, où 4 comédiens doivent tout apprendre pour créer le monde : Fiat Lux d’abord… et ensuite le Verbe… Puis le langage musical et ainsi de suite. C’est tout sauf biblique, c’est enlevé, rythmé, construit à la perfection. Ils sont obligés, comme sur une île déserte, de réinventer la communication, la classification, l’environnement. La seule fois où ils font appel à un monde extérieur, comme préexistant, ils y renoncent vite faute d’argent et s’en sortent par le virtuel et le numérique. Bluffant : le monde  « germe », à partir du néant et du chaos, et le temps aussi, et l’histoire puisqu’il faut bien regarder en arrière. Mine de rien, un  univers socialiste, autogestionnaire, dans l’entente et l’harmonie, se crée ainsi, mais sans jamais donner de leçons, et dans les rires intelligents de la salle. Etrangement, la troupe fait aussi appel au marécage comme toile de fond.

L’argent, et surtout  sa dénonciation est omniprésente dans « Rausch » de Falk Richter, moins réussi car moins fin : là, le lieu choisi est un camp d’Occupy (Francfort en l’occurrence), et si l’énergie est là, la qualité des acteurs et danseurs aussi, on a tout de suite moins envie de faire cette révolution allemande, qui a le tort d’annoncer la couleur (rouge forcément) avec des textes assez faibles. Esthétiquement souvent convaincant, ce spectacle a une fâcheuse tendance à nous mettre en boîtes.

Bâtir des univers nécessitent souvent les mêmes objets, les mêmes dispositifs, les mêmes outils : tables de mixages, micros, instruments de musique, installations plastiques, tissus ou peluches… Y compris dans « Non-tutta », l’univers mental histrionique de la comédienne Anne Tismer, auquel nous sommes conviés à assister. Elle parvient à mettre en espace et en objet l’intimité de son cerveau, dans un spectacle que j’ai trouvé inabouti, malgré les états d’âme ponctués par le musicien sur scène de façon très subtile et avec des morceaux impeccablement choisis. Mais sur les mondes intimes, la chambre 20 de Sophie Calle à La Mirande et les papesses de l’art contemporain réunies à la collection Lambert et au palais des papes me parlaient plus : c’est toute une vie que tissent les araignées…

La musique d’ailleurs était très présente partout, car pas de monde sans musique. Ainsi dans le « Cabaret Varsovie » de Warlikowski, la « place du marché 76 » de Jan Lauwers  ou « Shéda » de Dieudonné Niangouna (je me suis permis de classer ces trois là dans l’ordre de préférence décroissante). Sont en scène des micro-sociétés, des micro-communautés villageoises ou sexuelles… Zone de guerre civile à l’écart où un gouverneur parachuté ne peut s’imposer et où les Dieux viennent se tuer en se jetant de la colline chez Niangouna, bourgade flamande où tout est permis et où on vit à l’abri des règles communes, mais selon ses propres lois, chez Lawers, trio d’amis ou couples ouverts aux expériences sensuelles multiples et libertaires chez Warlikowski : violents, sensibles, désespérés et pleins d’espoir, âpres et tendres, ces mondes ne cherchent jamais la vraisemblance, mais par la poésie d’un monde inventé, réussissent la confrontation avec le nôtre. Sommes-nous aux confins ou dans les plis et replis du monde ?

Ce travail sur ce qu’est un groupe dans un lieu déterminé, replié sur lui-même, les attachements des individus, les relations de domination – soumission fluctuantes qui s’y nouent, les allégeances, le poids des traditions, la violence, l’habitude à l’obéissance, les rapports de force, le totalitarisme qui y pointe son nez, est révélé au grand jour par la compagnie Rimini Protokoll de Stefan Kaegi avec « Remote Avignon » : cette fois ce sont les spectateurs qui forment une horde, se divisent en sous-groupes, se recomposent, se reforment, à travers un parcours urbain guidé dans Avignon par une machine glaçante qui intime ses ordres d’un ton comminatoire et courtois. Pour un temps donné, nous formons notre monde, celui de spectateurs acteurs en bande, qui font face à l’autorité suprême. Jouissif !

Ce n’est pas le seul spectacle, installation ou exposition où  le rôle du spectateur était sollicité cette année à Avignon. Le monde du théâtre ne peut se dérouler sans eux, et nous ne sommes pas seulement appelés à observer. Jérôme Bel rend un superbe hommage dans « Cour d’honneur » à la scène éponyme et à l’expérience vécue par les spectateurs. Les témoignages que 14 d’entre eux donnent sur scène de leurs émotions théâtrale dans cet espace mythique sont bouleversants. Merci à Hortense Archambault et Vincent Baudriller de nous avoir offert comme cadeau de leur regretté départ ce partage du sensible, jamais emphatique, toujours vibrant.

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