Culture Fabrique
Musique, maestro !
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Parfois, j’écoute la musique par phases, surtout la musique classique. Je procède par blocs. En ce moment, je suis chez Telemann, avant c’étaient les sonates pour piano de Schubert, la musique religieuse de Vivaldi ou les opéras de Mozart. Et puis, il y a eu tout Beethoven, aussi. Cela me prend du temps, mais je ne change pas pour autant de méthode : je n’ai pas à réfléchir. Allez, on continue avec les concertos pour violon romantiques, on poursuit avec les pièces pour vents baroques, on prolonge avec les symphonies de Haydn. Cela a le mérite de la simplicité, de la facilité, de la sécurité : l’atavisme, doux plaisir du systématisme.  Ne pas s’embêter à choisir : le cerveau aussi a ses paresses. L’ordre alphabétique, c’est encore le meilleur des ordres.

C’est la contrepartie de l’éclectisme. Parce que j’aime beaucoup de compositeurs et d’œuvres dans le corpus classique, j’ai du mal à piocher.  Et puis ma mémoire défaille : je ne me souviens plus si bien des morceaux. Mélomane, mais pas du tout musicien, je ne reconnais plus, d’une écoute à l’autre, tel ou tel passage. C’est bien : j’ai tout loisir de recommencer et d’apprécier de nouveau. Les canons sont inépuisables : on y boit sans soif, et la source n’est jamais tarie (ce qui les différencie des petits canons de vin : à un moment, la bouteille est terminée). Je ne m’aventure guère dans la création contemporaine, à ma grande honte : à petites doses, des shots, rares, pour ne pas rester au bord du chemin,  comme l’enfant qui refuse d’avancer à la fin d’une longue balade, mais sans me forcer non plus. Je préfère, hélas, les terrains balisés des mélodies déjà parcourues, aux champs de mines sonores à explorer.

 

A Paris, nous avons la chance de disposer de très nombreux lieux pour écouter de la musique classique : l’opéra avec ses deux salles bien sûr, désormais solidement complété par la nouvelle philharmonie, le théâtre des champs-élysées où se produit notamment l’orchestre de chambre de Paris financé par la Ville, l’opéra-comique, mais aussi les Bouffes du Nord qui offrent des spectacles ciselées autour du texte et de la musique, du théâtre musical ou de la musique théâtrale, peu importe, comme le récent bijou de la « Traviata » avec Judith Chemla. Tous ces lieux permettent de distribuer les pléthoriques phalanges françaises et étrangères, les grands formats d’opéras, l’opérette et l’opéra baroque, la musique de chambre, etc.  Salle Gaveau, Eglises, péniches, la liste est longue des espaces où résonne l’écho de la grande musique. Contrairement à l’idée reçue, et donc partiellement vraie, qui refuse de voir un peuple musical en France, Paris est désormais une grande capitale culturelle pour le classique aussi. Après tout, les orchestres Colonne et Lamoureux, dès le 19ème siècle, furent les premiers à porter les belles notes de la musique le plus loin possible, sous la forme de coopératives qui plus est, préfigurations de l’économie sociale et solidaire (la recette est partagée à égalité entre tous les musiciens).

 

Non content de  diffuser, ce qui est déjà essentiel, la plupart des acteurs essaie aussi  de propager la bonne parole. La philharmonie n’est pas qu’un écrin inégalé (que tout le monde, même ceux qui n’aiment pas la musique classique, puisse avoir la chance d’y assister au moins une fois à un concert, pour s’immerger dans cette acoustique splendide !) : c’est aussi une équipe qui défend une certaine idée de l’accès à la musique. Programme pour les familles, cours d’éveil musical, expositions grand public, prix des places : beaucoup est fait pour assurer la médiation, indispensable à un art dont le public vieillit encore trop. La philharmonie travaille régulièrement avec l’orchestre Demos qui œuvre au partage de la musique orchestrale pour tous les jeunes. En tout cas, le pari est tenu, même en partie : j’y constate que le public y est plus jeune, plus mélangé, que ce qu’il est dans les salles de l’ouest parisien.

Autre salle très dynamique, le théâtre des bouffes du nord parvient lui aussi à renouveler le public en proposant des formes nouvelles, en aidant à l’émergence de jeunes musiciens avec le programme « La belle saison », en bousculant les frontières trop étanches entre types de travail. Ca secoue et c’est bien : on pénètre par l’entrée théâtrale, et on découvre une œuvre musicale ; au contraire, on vient pour la musique, et on se laisse amadouer par le texte. Les grilles se superposent, et les surprises fusent : là-aussi, le public n’est pas le même que celui de l’ancienne salle Pleyel. Dans cet espace unique, peut-être le théâtre de Paris qui a le plus de cachet, s’invente un laboratoire moderne qui casse les codes et les formes.  Y aller pour écouter les quatuors Diotima ou Ebène se suffit à soi-même : oui, il faut assumer de soutenir les jeunes artistes français, en classique comme dans les arts plastiques, c’est le rôle des institutions. Les Bouffes du Nord restent aussi un lieu où j’ai entendu de très belles œuvres contemporaines qui attirent une audience ouverte, curieuse, aussi énergique que les talents sur scène.

La transmission de la musique est indispensable. La culture musicale n’irrigue pas la société comme en Allemagne (encore qu’il faudrait vérifier ce qu’il en est aujourd’hui) ; l’apprentissage à l’école est défaillant, malgré des professeurs talentueux ; la césure entre la bourgeoisie et les classes populaires y règne en régente absolutiste du bon goût. C’est pourquoi, premier adjoint chargé de la culture dans le 20eme, j’avais accueilli avec enthousiasme la première résidence de l’orchestre de chambre de Paris dans les quartiers en 2009, expérience qui fut renouvelée. Avec la maire, nous décidâmes d’y mettre des moyens afin de les aider à sauter ce pas, car ils en avaient la volonté farouche : depuis, l’orchestre a poursuivi dans cette voie et développé ces actions culturelles, en direction des publics qui s’en tiennent éloignés. C’est pour moi l’enjeu majeur et la plus grande incompréhension, qu’on accepte que des pans entiers de la population soient tenus à l’écart de ces merveilles. Je suis heureux que les conférences géniales se tiennent toujours au Pavillon Carré Baudouin avec l’impétueux directeur de conservatoire qui les anime.

 

C’est d’ailleurs complémentaire avec la démocratisation des concerts avec les « stars » dans des programmes accessibles (pour peu que je m’autorise à parler de stars dans le domaine de la musique classique : ce sont des stars bien relatives). A cet égard, la philharmonie nous régale : Daniel Barenboïm dans Mozart et Bruckner, Joshua Bell chez Brahms, Marc Minkowski pour Gluck, Perahia avec Beethoven, et j’en passe, c’est un feu d’artifices, depuis la rentrée, qui attire les foules. Gautier et Renaud Capuçon, Maxim Vengerov, Maria Joao Pires  déplacent des fans qui leur sont attachés : tant mieux, si la musique classique se donne l’avenir de la Pop, à des prix abordables ! Pour oser pousser les portes, l’organisation d’événements tels qu’un match de l’Euro accompagné de l’orchestre de Paris « commentant » en direct les actions ou la diffusion du film Amadeus avec les musiques jouées en même temps comme au temps du cinéma muet sont d’excellentes initiatives : c’est plus facile, moins impressionnant, d’y revenir ensuite.

 

Ce ne sera pas suffisant : espérons aussi que la réforme des rythmes éducatifs soit l’occasion d’améliorer la pratique musicale à l’école. Réinstaurer un goût pour la musique dans le pays profond est plus compliqué : il existe bien sûr les fanfares dans les Flandres et le Nord,  les chorales dans les entreprises ou collectivités, les pianos à disposition dans les gares et bien d’autres initiatives. Bien sûr, tout, le monde ne peut se mettre à la musique, ni même l’apprécier : il ne s’agit pas de coller tout un chacun derrière un piano. Certains trouveront toujours cela barbant. Nous rejetons tous certaines œuvres, certains compositeurs. Les citations désobligeantes abondent.  George Bernard Shaw ne disait-il pas : « Il n’y a que le cadavre qui puisse supporter avec patience le requiem allemand de Brahms». Et lors de certaines performances, j’admire cette même patience des chiens d’aveugle, sagement couchés en bout de rangées. Mais c’est toujours la même histoire : pour s’autoriser à ne pas aimer, encore faut-il avoir eu la chance et l’occasion de connaître.

Le service public audiovisuel n’est pas à la hauteur de sa mission d’éducation populaire, malgré quelques efforts, en général l’été,  ou les victoires de la musique classique, et ce sont finalement les salles de cinéma privées qui ont décidé de diffuser des opéras.  De très nombreux acteurs interviennent et font un travail remarquable, par exemple l’ADAMI, qui n’est pas qu’une caisse enregistreuse, mais aussi un pourvoyeur de labels et de subventions. Je ne peux citer tous ces contributeurs quotidiens, sans qui la situation serait plus périlleuse. Mais la stratégie d’ensemble en faveur de la musique classique manque de clarté et de coordination.

 

La difficulté tient à ce que l’art musical est tout de paradoxe. Ce qu’on ressent s’exprime difficilement. Elle trouble ou enchante l’esprit ; elle apaise ou excite les nerfs ; elle suscite des souvenirs et réminiscences. Une vibration charnelle et très personnelle qui renverse aussi les hiérarchies bien établies : « Il est un air pour qui je donnerais… » se rappelait Nerval. Pour moi, ce sont les mouvements lents sublimes de quelques concertos de Vivaldi, en particulier celui du RV 230, le numéro 9 de l’opus 3, une merveille. C’est un art qui ne se lit, ni se voit : il s’écoute, et nos oreilles sont bien faibles en face de cette grandeur. Même la musique descriptive ne décrit rien. On n’y comprend rien, alors qu’on peut comprendre (ou qu’on peut croire comprendre) un roman, un tableau, une pièce de théâtre.

D’ailleurs, il existe une peinture politique, et qui a produit des chefs d’œuvre (le Très de Mayo de Goya, Guernica de Picasso, les massacres de Chio de Delacroix, le radeau de la méduse de Delacroix…). Quant au rapport entre politique et littérature, c’est un sujet aussi vaste que la symphonie n°9 de Mahler (magnifiquement interprétée par l’orchestre de l’opéra de Paris avec Jordan récemment). La musique est parfois écrite dans des circonstances politiques (couronnements et enterrements en veux-tu en voilà), mais elle n’est pas politique, ou alors de façon détournée, comme l’explique admirablement Esteban Bruch dans son ouvrage lumineux sur l’histoire politique de la 9ème symphonie de Beethoven. La musique n’est pas assez intellectuelle pour être correctement enseignée, dirais-je avec provocation.  C’est de la fumée, de la vapeur, de l’éther, et qui ne retombent pas. C’est un art abstrait, de tout temps, avant même que l’art abstrait ne fut inventé.

 

Une ample réforme de l’éducation nationale (aussi ample que les Wesendonck Lieder de Wagner très bien chantés par Yvonne Naef, accompagnée de l’orchestre de chambre de Paris en octobre), révolutionnant l’organisation des calendriers, des intervenants, des structures, permettrait d’imaginer une utopie conjuguant savoirs, sports, arts. Toute autre forme de soutien serait bienvenue, comme des concours amateurs dans l’espace public, des jurys télévisés (oui pourquoi pas le top chef de la musique classique ?), des plateformes numériques interactives et ludiques, que sais-je encore…

Les collectivités locales ne peuvent porter seules ce combat (et avec les professeurs de la ville de Paris, les maisons des pratiques amateurs, les subventions aux orchestres, nous faisons déjà beaucoup dans un contexte devenu si tendu).  Le contexte budgétaire, qui aboutit à des économies, exige des réformes de fond, plus que des moyens supplémentaires.  C’est secondé, secouru, par l’imagination que nous retrouverons les harmonies célestes.

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