Tout le reste
Nouveau roman national
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Depuis 25 ans, les soubresauts identitaires n’en finissent pas. Une série de crises différentes secoue notre pays comme un prunier, et tous les fruits, toutes les fleurs sont par terre, bientôt les feuilles et les branches vont suivre. Cela est moins poétique que chez Verlaine : ne subsistera qu’un tronc desséché. 1992, le référendum sur l’’Union Economique et Monétaire est adopté de justesse ; 1995, une première vague d’attentats islamistes traverse la France ; heureusement en 1998 notre équipe gagne la coupe du Monde, mais en 2002 Le Pen est au second tour de la présidentielle ; en 2005, la constitution européenne est rejetée et les banlieues s’enflamment ; en 2009, le débat sur l’identité nationale défraie la chronique ; en 2012, puis en 2015, des attaques sanglantes d’une nouvelle génération islamiste tétanisent la Nation. J’ai choisi des événements par vague de trois à quatre ans, mais d’autres exemples auraient fait l’affaire.

Quelle était douce pour nous la guerre froide ! Elle gelait efficacement les situations, elle masquait les questionnements, elle polarisait le débat politique (les communistes et les gaullistes, les centristes et les socialistes au milieu). Ah ce temps béni du quarteron RPR – UDF – PS – PCF que des verts très bas sont venus un peu compléter à la fin des années 1970 et dans les années 1980, mais de façon très limitée et que le FN a perturbé à partir de 1984. Et puis patatras : l’effondrement de l’URSS et les pauvres années 1990 ont laissé le champ libre aux extrémismes religieux, venus de l’Islam en particulier, d’un côté, et aux nationalismes obtus de l’autre. Et la social-démocratie n’a pas su se réinventer face à la déferlante identitaire, elle a manqué le coche, et ses valeurs n’ont pas été à la fête. Elle n’a pas été la théorie politique porteuse de réponses face aux questions qui nous submergent « Qui sommes-nous ? Que faisons-nous ensemble ? Que nous veulent les autres ? ».

Pour soigner ce prurit identitaire, la gauche n’est pas dans une posture aisée. Son sujet, c’est plutôt l’égalité ; hélas, l’agenda est à l’identité. Même si l’ouvrage de Gilles Finchelstein, « Le piège d’identité », est brillant, je n’en épouse pas la thèse, tant il me paraît difficile de minimiser le sujet et de décider d’office quel est le dossier le plus brulant, où se situe l’urgence, où sont les inquiétudes principales : ce ne sont pas que des inventions de journalistes, mais bien une dure réalité. Les sociaux-démocrates sont désemparés : ils ne peuvent proposer ni le repli nationaliste, sous quelque forme que ce soit (fermeture des frontières) ni facilement promouvoir la fuite en avant libérale – libertaire. Quel remède alors à ce besoin d’autorité, d’ordre, de repères exprimés par diverses enquêtes sérieuses de l’opinion ? Une idée a le mérite d’être simple et rassembleuse à gauche : en revenir à la République fraternelle, une et indivisible, laïque et sociale, souveraine et décentralisée.

La République se suffit-elle à elle seule comme programme politique pour la France du 21ème siècle ? C’est la conviction du Premier Ministre. Beaucoup a été dit sur le projet de loi réformant le code du travail, porté par Myriam El khomri, pour le contester principalement, mais personne ou presque n’a noté qu’il essayait aussi de renouer avec un pacte social d’esprit républicain, en faisant confiance à la négociation sociale, bref en ré-institutionnalisant les partenaires sociaux plutôt qu’en réglementant, ce qui résumait aussi l’action de la IIIème République naissante en matière de droit social (le législateur a rétabli les libertés syndicales en 1884 alors que l’adoption des grandes lois sociales a été plus lente qu’en Allemagne). Faire confiance aux acteurs du pacte social, pour qu’ils se mettent au service de l’intérêt général, qu’ils produisent de la norme à partir du terrain, qu’ils prennent conscience de leur appartenance à un tout plus vaste, en prenant en compte eux-mêmes, les impératifs divergents et en tentant d’eux-mêmes de les réduire, c’est le projet de faire adhérer, du bas, les classes sociales à la République sociale. Après tout, s’ils sont efficaces, délaissant les oripeaux des discours convenus, ils pourraient y arriver et obtenir davantage !

C’est reprendre le fil de la tradition d’avant les grandes conquêtes générales, du Front populaire, de la Libération, du Grenelle de 1968, de 1981, de 1997… De même, le coup de semonce contre le Medef sur l’application du pacte de responsabilité n’est pas qu’une posture de Manuel Valls : il traduit plus profondément un rappel à l’ordre intimant aux chefs d’entreprises de respecter leurs engagements, pris devant la communauté des citoyens, bref de devenir, enfin, républicains, pour reprendre le mot du marquis de Sade.

L’ordre public républicain jusqu’au bout, et appliqué à tout : le pacte social, la sécurité, l’environnement, les réfugiés, les valeurs sociétales, etc., voilà le mantra du Premier ministre. La république englobe le social, et non l’inverse. Cela a le mérite de la cohérence. Des commentateurs l’ont souligné : il inscrit ses pas dans ceux de Clémenceau plus que ceux de Jaurès. Clémenceau n’était pas socialiste, et Manuel Valls, qui s’est prononcé depuis longtemps pour un changement de nom du parti, assume la fracture de la gauche, ravivant des débats anciens. Si Jaurès passe aujourd’hui pour un modéré, ou un socialiste, c’est par son opposition à Guesde, c’est-à-dire aux extrêmes du parti, pas à l’héritage marxiste, que n’a jamais endossé Clémenceau. Le socialisme procède-t-il de la philosophie politique ou de l’économie classique ? Penche-t-il du côté de la morale ou du matérialisme scientifique ? Science molle ou science dure ? Certes, la plupart de penseurs – et en particulier en France – ont toujours voulu faire une synthèse entre les Lumières et le marxisme, entre les chiffres et les lettres, ni purement dialectique, ni purement sentimentale. Descend-il du haut comme une théorie à appliquer à la matière sociale ou procède-t-il du bas, des petits, des couches moyennes, chers aux radicaux ? Le Premier Ministre a fait son choix : les droits sociaux très progressifs, très pragmatiques, très ancrés dans le monde du travail (au risque d’avancer à des rythmes très différents selon les branches professionnelles et les entreprises) des républicains et radicaux de la fin du 19ème siècle, plutôt que les à-coups, les gains et les reculs, les règles générales applicables à tous des socialistes du 20ème siècle.

Cette opposition perdure aujourd’hui sur les origines de la crise, et donc sur les solutions : il faut se mettre d’accord sur le diagnostic pour établir un traitement commun. Que la balance penche du côté de l’économisme et de la sociologie, et alors la crise identitaire n’est vue que comme la résultante de la crise économique et sociale (et alors les sujets sont la pauvreté, les inégalités, la précarité) ; qu’elle penche du côté de la morale et de la politique, et alors la crise est d’abord une crise de l’autorité, des valeurs, des repères (et les sujets sont alors l’immigration, la sécurité, la défense intérieure comme extérieure).

La synthèse se trouve dans la géographie, comme dans l’histoire.

1. Les territoires perdus de la République : savoir si les ghettos sont d’abord sociaux ou ethniques, n’est pas le plus important, tant les maux se sont mêlés. Il n’est plus temps de chercher l’œuf ou la poule. Ce terreau du terrorisme doit être asséché, qui mélange allègrement petite délinquance et salafisme, pour déboucher sur des parcours mortifères. Rejetant dos à dos l’angélisme victimaire des déterminants sociologiques (comme si tout était un problème d’argent, de classe sociale, de ressentiment) et la facilité de la seule responsabilité individuelle ponctuelle (comme si tout est une question de choix), le terrorisme, principale risque contre la République, est le produit de la rencontre entre une offre (les dérives d’une religion) et une demande (les délires d’une partie d’une génération).

2. L’épuisement des corps intermédiaires : cet essoufflement n’est pas qu’une crise des moyens, c’est-à-dire la crise des finances publiques qui mine le pays depuis la fin des trente glorieuses, même si l’un des aspects (et il faudra bien changer de rythme de vie publique calé sur la croissance), c’est d’abord une crise de sens. Partis, syndicats, associations, collectivités, administrations doivent redéfinir leur rôle, leur organisation, leur mode de sélection. Cette absence de renouvellement a creusé le décalage entre des modalités de représentation obsolètes et la population, qui s’en détourne puisqu’elle ne peut s’y retrouver.

Plus profondément, la spécificité de cette crise, c’est qu’elle provient d’une crise du politique, lié bien sûr aux évolutions géopolitiques, la mondialisation (désindustrialisation), la numérisation (l’instantané technologique), la globalisation, la création de blocs régionaux (le surgissement de nouveaux géants qui nous ont très vite dépassés ou vont très vite le faire). Cette accélération du monde a provoqué une impuissance généralisée de l’action politique, ou en tout cas ses outils s’en sont trouvé émoussés et rendus moins nombreux, moins efficaces, moins rapides. Cela a été particulièrement douloureux pour la France, pays qui a mis la politique sur un piédestal. Les Italiens, les Allemands, les Espagnols, les Portugais ont été vaccinés contre la toute-puissance de la politique du fait de la longue violence de régimes fascistes durables ; les Nordiques ont toujours eu une approche plus pragmatique, moins confiante en la politique, reposant plus sur le contrôle social de la communauté que sur la représentation, limitant, de longue date, un pouvoir jugé par essence dangereux (grande charte britannique, équilibre aux Etats-Unis, rôle du protestantisme scandinave). Suspectée, son amoindrissement n’a pas attristé. Les Français mettent la politique au-dessus de tout, elle est chargée de tout (de tous les poids / de toutes les tâches). Dans le panthéon national, figurent des personnages traduisant la capacité des individus à changer le cours des choses. Placée sur un faîte si élevé, sa dégringolade n’en fut que plus brutale. D’où ce double mouvement, l’abstention et le vote FN, sanctionnant l’impuissance ressentie comme un échec majeur.

C’est pourquoi, à mon sens, un esprit républicain régénéré, à la fois fidèle à ses origines et issu de note époque, c’est-à-dire s’appuyant sur des réflexions actualisées, constitue bien la réponse de gauche à la crise identitaire. Cependant, il ne suffira pas de scander « République ! République ! », pour que cela ouvre les portes, comme une formule magique des mille et une nuits, mais bien de tenir les promesses de la République.

1. L’inéluctable dépoussiérage des institutions : sans vouloir comparer la République aux reptiles, comme eux, elle doit savoir changer de peau pour se survivre à elle-même. Muer, ce n’est pas muter, c’est grandir. Et même, à défaut de mutation, c’est la rupture. Cela passe par une réforme révolutionnaire, l’introduction de la proportionnelle. Il n’est plus possible qu’un parti qui fait 30% des voix ne soit pas représenté. Le FN n’est pas un parti républicain, mais il est un parti qui vit, hélas, dans notre République, comme un parasite marin dans une coquille abandonnée. Le laisser à l’écart aggrave la situation et amplifie le vote en sa faveur. Et s’il découle de cette loi électorale, de temps à autre, des grandes coalitions de partis républicains, pour éviter qu’il soit associé au pouvoir, qui s’en plaindrait ? Plutôt gouverner avec Xavier Bertrand, que maintenir ce système institutionnel verrouillé qui craque de toute part. Cela doit bien sûr s’accompagner d’autres modernisations, comme l’interdiction de tout cumul, la fusion du sénat avec le CESE, l’élargissement de l’utilisation du référendum. Les élections présidentielles, législatives et locales – représentatives dirons nous -, ne saturent plus le champ politique, et d’autres formes de participation sont à inventer pour une République vivante au 21ème siècle.

2. L’indispensable revitalisation de la citoyenneté. Il faut trancher entre deux conceptions de la Nation : soit le lien entre nationalité et citoyenneté est inextricable et alors la Nation n’est que la communauté des citoyens, soit il existe un éventail de citoyennetés, et alors la Nation est le produit (l’intégrale si on veut) des différents ensembles qui la composent. Nous nous sommes laissés acculer par le FN sur le pourcentage des étrangers dans notre société : beaucoup de pays comprennent une partie importante de non-nationaux sur leur territoire, sans que cela soit en soi un problème. En France, on a opté pour l’intégration. Mais reconnaissons que tout marche ensemble : soit on est pour ce statu quo cohérent, soit on défend des évolutions cohérentes. Comment soutenir la déchéance de nationalité sans vouloir le droit de vote des étrangers aux élections locales ? Symétriquement, comment vouloir ce droit, sans toucher en rien au droit du sol, sauf à être dans l’extension perpétuelle des droits sans devoirs en contrepartie ? Déchéance de nationalité, droit du sol délimité, droit de vote des étrangers vont de pair comme une vision d’un code de la nationalité du 21ème siècle. Certains peuvent estimer qu’il faut s’en tenir à nos traditions. Un référendum sur le sujet serait périlleux, mais si la Nation est le plébiscite de tous les jours, comment ne pas se reposer la question ?

3. L’inébranlable laïcité : il faut approfondir la laïcité face aux ennemis, plus ou moins subtils, qui la menacent, en reprenant les armes. L’Eglise catholique n’a pas quitté d’elle-même l’espace public, cela a été un long combat entre le premier acte de la laïcité, la nationalisation de l’état civil en 1792, retiré aux paroisses, et la séparation effective en 1905, avec des défaites et des victoires. Quand on n’entretient pas un flambeau, il s’éteint. Il faut commencer par l’interdiction du port du voile à l’Université, qui me semble la moindre des choses, mais vraisemblablement dans tous les bâtiments publics. La bienséance exige que l’on se découvre quand on rentre dans un lieu. Ce qui se passe à l’hôpital est inacceptable. Et je répète que cela vaut pour tous : les crèches dans les mairies, c’est non ! Il faut s’appuyer sur un réseau de relais intellectuels, universitaires, penseurs, qui ne marquent pas contre leur camp, pour être les lanceurs d’alerte efficaces, avec le discernement nécessaire. Comme la laïcité, le drapeau et l’hymne étaient ringardisés à gauche, car rien de tout cela ne nous semblait devoir être défendus, faute d’être menacés. C’est bien sûr à l’école qu’il appartient de les remettre au centre, non dans un souci de nationalisme obtus, mais pour nous rappeler qui nous sommes, et l’histoire qui nous a institués. Faut-il une levée du drapeau, deux fois par année scolaire, dans les cours d’école, à la rentrée en septembre et au printemps, avec chant de la Marseillaise, à condition, que cela soit accompagnée d’une démarche pédagogique adaptée à l’âge des enfants ? faut-il l’uniforme à l’école, s’il est complet, chaussures comprises, comme au Japon ou aux Etats-Unis, et si les familles sont soutenues pour l’acheter en fonction de leurs moyens ? Faut-il s’emballer pour le service militaire obligatoire, qui coûtait fort cher, était inégalitaire et largement inutile pour certains ? Un jury, à parité femmes / hommes, composé de citoyens tirés au sort, de chercheurs, de personnalités politiques, de juristes, etc., pourrait plancher sur toutes ces questions.

4. L’inévitable désacralisation du politique : c’est, de loin, le travail de Titan le plus ardu. La décentralisation peut jouer un rôle déterminant : en confiant d’importants pouvoirs réglementaires aux régions, aux communes et aux intercommunalités, petit à petit, un rapport plus décomplexé au pouvoir, plus souple, plus agile pourra s’instaurer. Les autorités politiques posent les conditions d’un bonheur plus égalitaire, mais ne créent pas notre bonheur. C’est la vie qui nous rend heureux et malheureux, l’amitié, un pique-nique, l’amour, un barbecue où l’on décapsule quelques bières, un doux soir d’été, la vibration de la création artistique, un bon film, un bon livre, le cocon d’une famille aimante, la stimulation du travail des mains ou de l’esprit, que sais-je ?, mais ce n’est pas la politique. L’Etat est un comme un cyclope à qui nous, Ulysses rusés, calculateurs, individualistes, préoccupés par notre ego démesuré, avons déjà crevé l’unique oeil. C’est de la société civile que sont nés les combats contre l’exclusion sociale ou pour l’écologie, et non d’une administration voyante et toute puissante, qui ressemble, parfois, plus à Polyphème aveuglé qu’à Argos Panoptès ! Ouvrons mille yeux alors !

Il nous faut reprendre le récit national, brutalement interrompu au tournant des années 1990. A l’instar de Pénélope, nous avons laissé notre ouvrage sur le métier. Nous avions pu espérer que l’Europe prendrait le relais des aiguilles à tricoter, comme caisse de résonance du mythe français, élargissement de son modèle, mais, pour des raisons diverses, cela n’a pas été le cas, et il faut nous réinventer nous-mêmes. Certes, je préfère les mythes sans bouts aux moules débutants. Mais, c’est la condition sine qua non pour la survie collective.

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