Tout le reste
Pour un coming out politiquement correct !
0
, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Un mauvais vent d’automne, malade plus qu’adoré, souffle sur la liberté artistique : œuvre de McCarthy vandalisée place Vendôme, annulations de festivals jugés trop engagés voire éviction de directeurs trop dérangeants par les nouveaux maires de droite élus en mars, velléité de censure sur une pièce de théâtre,… L’apothéose est atteinte avec la pétition contre ExhibitB de Bailey, spectacle victime à la fois de la droite, puisque l’UMP Paris a osé porter un vœu demandant à l’assemblée délibérante de faire déprogrammer une œuvre dans un lieu culturel de la ville, du jamais vu indigne de la République française, et que des gauchistes osent la qualifier de raciste. Tous ces mouvements reviendraient à réintroduire un art officiel, contraire à tous les principes de liberté de création et de programmation.

Fleur Pellerin et Anne Hidalgo ont eu raison de dénoncer avec force ces manœuvres de censure plus ou moins voilée. Ressurgit la farce macabre des intégristes catholiques déferlant sur les spectacles de Romeo Castelluci et Rodrigo Garcia à l’automne 2011, qui avait précédé, et en quelque sorte annoncé, les débordements des opposants à l’ouverture du mariage au couple de même sexe. Je suis convaincu que ces mouvements représentent une tendance très minoritaire, et très médiatisée, dans la société : toutes les enquêtes d’opinion montrent que les Français ne partagent pas leur égarement et, au contraire, témoignent d’une évolution vers une plus grande ouverture d’esprit et tolérance. Bien sûr, existe ici ou là, des régressions, des prurits réactionnaires réapparaissent, mais, loin des idées reçues, ce n’est pas ce que pense la majorité, loin s’en faut : les raidissements démontrent souvent une marginalisation croissante, plus un courant de pensée régresse dans la réalité et plus il devient agressif et violent pour marquer les esprits. Des images extrémistes pour masquer une réalité en recul.

C’est l’occasion pourtant de réaffirmer avec force une évidence trop souvent occultée : en France, comme dans la plupart des démocraties occidentales, s’affrontent dans la période contemporaine essentiellement deux tendances, comme sur un ring de boxe, le progressisme à ma gauche et le conservatisme à ma droite. Ce sont ces deux courants qui agissent en profondeur de la société, recouverts parfois par le clapotis de la surface : même maquillé en fausse complexité, le débat se noue autour de deux forces antinomiques, l’un visant à l’émancipation de l’individu par l’action collective et l’autre à la défense de l’ordre des choses tel qu’il existe. L’une ou l’autre de ses forces prenne alternativement le dessus et d’abord dans ce combat principal qu’est « la bataille culturelle », selon la fameuse analyse de Gramsci (la bataille des idées contre l’hégémonie culturelle d’une pensée dominante, comme le catholicisme en Italie).

Il est bien sûr possible, et logique, de subdiviser ces deux grands axes en multiples sous-chapelles, à commencer par une répartition simple : se distingue une gauche révolutionnaire (renversement rapide du régime, du système…) et une gauche réformiste (victoires successives qui apportent un plus) chez les progressistes, et une droite réactionnaire (retour en arrière) ou libérale (s’en tenir à la tradition, au bon sens…) chez les conservateurs. Avec ces quatre forces, on tient la grille de lecture largement suffisante, au moins dans un premier temps de l’analyse. Mais les idéaux-types ne sont pas inutiles pour raisonner.

Si l’on s’en tient à la période récente, le temps forts de la victoire des valeurs de gauche, de progrès donc, fut les années 1960 et 1970. D’un printemps naquit une période féconde pour l’avancée des droits. La droite était ringarde, hors jeu, dépassée, ce qui ne l’empêchait ni de gagner des élections ni de gouverner, mais elle avait perdu l’aura, la vista, la virtu. Il était un peu honteux d’être réac, il fallait s’en cacher, ne jamais s’en vanter, en rabattre et ne pas pavoiser, quoi qu’on fît dans le secret de l’isoloir. La gauche avait gagné la bataille des valeurs.

Les conservateurs alors s’organisèrent pour riposter. Aux Etats-Unis, d’abord, et dans le reste du monde ensuite. Cela passa par les think tank, groupes de réflexion destinés à faire infuser et diffuser les idées dans la société, pour reprendre une terminologie chère à notre premier secrétaire national. Ils préparèrent les victoires de Reagan et Thatcher, c’est-à-dire la contre-révolution néo-conservatrice. En France, le club de l’horloge, tête de pont entre la droite classique et la droite extrême, en fut la traduction, bâtissant la reconquête à partir des « 3 i » : Identité, Immigration, Insécurité. Cela fonctionna au moment même où la gauche arriva en fin au pouvoir sous la Vème république et porta ses fruits jusqu’aux slogans simplistes du Sarkozy de 2007. Il ne suffisait pas de bâtir des concepts alternatifs séduisants, il fallait aussi dénigrer l’ennemi et le coup de maître résida dans l’invention du « politically correct », magistrale inversion des valeurs. Vous défendez les femmes, les gays, les noirs, les salariés, l’écologie, etc. et vous voilà taxés de politiquement correct. Cela permet d’enterrer définitivement le rapport de force entre progrès et réaction, et, séduites, les couches qui n’y ont aucun intérêt se mettre à détester le progressisme ainsi recouvert de honte.

Le « politiquement correct » n’est que l’insulte que la droite fait à la gauche, l’opprobre inventée par les conservateurs pour déstabiliser les progressistes, le nom infâmant dont les tenants de l’ordre immuable des choses, de la Nature, affuble les défenseurs de l’égalité des droits, des combats pour les minorités. C’est la grande victoire de la droite d’avoir imposé ce terme dans le débat, et, hélas, depuis la gauche n’a pas inventé de concept global nouveau aussi efficace, ce qui traduit aussi notre désarroi. Malgré ses origines américaines qu’ils abhorrent, les souverainistes de tout bord, les pseudo extrémistes de gauche, la droite nationaliste, usent et abusent de l’expression, reprise en cœur par les éditorialistes, les commentateurs, les chroniqueurs sans la réinterroger. C’est un fait incontestable : le terme de « politiquement correct » a connu un succès foudroyant. Alors, autant le revendiquer comme un flambeau, plutôt que le porter comme une croix !

La grande force du prétendu « politiquement incorrect » est de faire croire qu’il est martyrisé, réprimé, écrasé au moment même où il s’affiche partout, à la télévision, à la radio, dans la presse. L’auteur d’un triomphe en librairie se transforme lui-même en victime. Alors que ce qui est politiquement incorrect aujourd’hui, à en regarder les sondages, ce serait bien plutôt de vouloir une Europe fédérale, une armée onusienne et moins de pouvoir pour l’Etat au profit des collectivités locales ! Le côté obscur de la force réussissant à faire croire que les rebelles l’ont emporté à l’instant où l’empire est à son acmé. Je ne suis pas inquiet : le balancier finit toujours par basculer, et dans l’ombre, les tendances lourdes de l’évolution des sociétés vers la tolérance sont toujours à l’œuvre.

Bien entendu, il ne faut pas nier qu’un brouillage est apparu depuis les années 1990 et la chute de l’URSS, sur les définitions et leurs contours. On peut être du côté des progressistes sur les questions de société et conservateur politiquement ou économiquement et inversement. Non pas que je souhaite nuancer le constat établi de deux grandes forces toujours en marche depuis la Révolution française, mais qu’elles prennent parfois des chemins de traverse, qu’elles revêtent des formes mouvantes, qu’elles vivent des expériences centripètes et centrifuges, s’élargissant, se rétrécissant, en fonction des sujets. Et surtout qu’elles traversent chacun de nous. Il y a les inclassables, les synthétiseurs, les déconcertants. Où ranger ainsi un Charles Péguy dont nous célébrons le centenaire de la mort ? Et reconnaissons-le, nous sommes nous-mêmes parfois, tour à tour, amenés à prendre l’une ou l’autre casquette, excédés par un fait divers choquant, écoeurés par une injustice criante, malmenés par des événements mondiaux chaotiques…

Cela vaut en particulier pour les socio-démocrates vis-à-vis du capitalisme mondial et des réformes de l’Etat-Providence. Les curseurs s’étant déplacés, il n’est pas simple de faire comprendre que le progrès consiste parfois à faire bouger des droits acquis, acquis grâce aux combats progressistes eux-mêmes, à un autre âge, car il faut prendre en compte les exigences du contexte et des évolutions pour reformuler les mêmes objectifs.

C’est là que nous butons sur la principale aporie : le progrès n’a pas toujours le même sens, et par conséquent, ne passe pas par les mêmes actions, selon les époques. Conserver tous les droits acquis tels quels, ce n’est pas être de gauche, mais en même temps, il faut bien expliquer quels sont les gains attendus pour tous de réformes dérangeant nos modes de pensée, bousculant les idées reçues, perturbant les habitudes prises, et qui peuvent apparaître, à première vue, comme anti-progressiste, alors que, justement, elle vise à inventer de nouveaux modes de partage collectif ou de construction de droits individuels (code du travail et formation professionnelle, lutte contre le chômage, fiscalité des ménages et des entreprises…). Raison de plus pour ne pas retarder le coming out progressiste.

Nous recevons le roi de Suède : au-delà des salutations protocolaires courtoises, jetons un œil attentif aux bouleversements que ce pays a accepté d’apporter à son fonctionnement économique et social pour se tirer du piège des années 1990 et 2000. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour un système de retraite par répartition préservé, aménagé par points, en tenant compte davantage de la pénibilité, mais en consentant à de plus grandes souplesse et différenciation pour l’âge de départ à la retraite ?

Révision constitutionnelle, avancées sociétales, modifications des institutions, refondation du contrat social, la pelote des réformes à faire a tellement gonflé qu’on ne sait plus sur quels fils tirer en premier : allez, qu’elle parte un peu en roulant, nous finirons par la rattraper.

0

Vous aimerez aussi

81265912_o

La planète élastique

Un mauvais vent d’automne, malade plus qu’ador...

Lire la suite
images-1

Eros, Thanatos & Spinoza

Un mauvais vent d’automne, malade plus qu’ador...

Lire la suite
danton-1688196-jpg_1626115

Ils ont osé !

Un mauvais vent d’automne, malade plus qu’ador...

Lire la suite

0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *