Culture Fabrique
Rentrée américaine
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Lorsque je suis en avance à une réunion ou que j’ai du temps à tuer entre deux rendez-vous, j’adopte la fâcheuse manie de pousser la porte d’une libraire à proximité, d’en parcourir les rangées entre les tables et d’en ressortir avec deux ou trois ouvrages que je n’avais pas du tout prévu d’acheter. Hélas, je dispose de plus de temps pour acquérir des livres que pour les lire. Il n’y a guère d’habitude plus agréable que de flâner entre les rayonnages, feuilleter les nouveautés de la rentrée, retrouver des œuvres oubliées, rattraper le retard de l’année passée et découvrir des auteurs inconnus, dans une des belles librairies que comptent la capitale et les villes françaises.

Même si j’ai un peu honte d’accumuler les piles de livres non lus, je me rassérène en légitimant cet achat compulsif par le soutien à une belle filière, qui va de l’écrivain au libraire en passant par l’édition. Au moins aurais-je fait œuvre utile en défendant un secteur économique qui en a besoin. Et puis, comme je l’ai déjà écrit, moi qui aime tant les villes, je considère qu’une ville est faite de livres (où ils ont été écrit, dont ils parlent, qu’ils nourrissent, etc.). Cette coutume dispendieuse bénéficie donc d’une auto-justification pratique qui tempère l’auto-flagellation : il faut bien participer à la foire de la rentrée littéraire !

 

De plus cette année, c’est l’occasion de renouer avec la littérature américaine, dont je raffole. Les Etats-Unis vont nous servir un de leurs grands romans, dont ils ont le secret, avec la campagne présidentielle de l’automne, pleine de rebondissements, d’attaques, de péripéties loufoques ou dramatiques, qui font le sel du style d’Irving, de Roth, d’Updike et de tant d’autres. Cela a déjà commencé avec l’épisode mexicain de Trump et la maladie très inopportune de Clinton. On va s’amuser, trembler, rire et pleurer, exactement comme lorsqu’on lit un bon roman fleuve américain.  Et redouter la fin, dans les deux sens du terme : parce que c’est la fin et parce qu’on ne sait jamais comment cela va finir. Déjà inspirons-nous d’une partie du système américain, en réduisant le nombre de parlementaires en France (nous en comptons plus que les Etats-Unis !).

Ce qu’il y a de génial dans la littérature américaine, c’est le sens de la narration, le même qui se retrouve dans les séries dont le succès est retentissant, tant il nous parle un langage immédiatement compréhensible. Attention, cela ne m’empêche pas du tout d’apprécier nos grands écrivains, au contraire, mais notons que souvent les écrivains français essaient, à un moment ou un autre, d’écrire aussi leurs grands romans américains. Avec immersion dans la nature, emballements et retournements du récit, multiplicité des personnages, humour baroque ou froid, longues descriptions et ellipses brutales… Pourquoi ? Parce que la narration américaine allie la forme et le fond, le contenu et le contenant, l’histoire et le style. C’est ce qui en fait son efficacité : l’histoire emporte, les situations sont intenses (dans le comique ou le tragique), les personnages crédibles et touchants, les références à la vie quotidienne, l’Histoire, les technologies ou la culture semblent écrites pour nous. Il y a toujours quelque chose à apprendre (parfois dans l’hyper technique) tout en prenant un plaisir fou, dans un bon roman venu des Etats-Unis.

 

Et cette littérature se renouvelle constamment, tout en conservant une forme reconnaissable. Rien de plus différent et de plus identique à la fois qu’un roman américain par rapport à un autre. Updike, Roth, Irving, Morrison, Oates, Harrison, Ford, Oates, Toole, et tant d’autres, à commencer par les classiques comme Faulkner, Steinbeck ou Fitzgerald, nous transportent sur des chemins escarpés, entre forêts infinies et classes moyennes bornées, entre diners miteux en bord de routes poussiéreuses et villas hollywoodiennes sublimes, entre caravanes miteuses des white trash et ghettos noirs des grandes villes du nord. Leur force, c’est de dépeindre sans concession la société (tensions interraciales, le rôle de l’argent, l’explosion de la famille traditionnelle…) tout en osant confier des aventures rocambolesques à leurs personnages.

 

Cette force d’entraînement de la littérature, de toutes les littératures, nous rappelle qu’en matière d’éducation, la priorité doit aller absolument à la fin de la maternelle. Quoi de plus important que de s’assurer que tout le monde puisse un jour vivre la joie de la puissance littéraire ? Les différences de niveaux identifiés dès le cours préparatoire ne sont pas tolérables plus longtemps. Je me souviens d’une amie qui me racontait que le professeur de son élève en grande section de maternelle avait proposé aux parents de faire progresser davantage un petit groupe d’élèves particulièrement éveillés pour accélérer leur apprentissage, afin qu’il puisse écrire et compter dès leur arrivée au CP. Ce à quoi mon amie avait répondu qu’il devrait plutôt repérer les cinq enfants en retard pour les aider à surmonter leurs difficultés avant d’entrer au CP. Je n’en veux pas à ce professeur, car il ne faisait qu’appliquer la grande logique sélective de notre système éducatif. Une proposition : que soit mis en place systématiquement le repérage des enfants dits « à la traîne » dans les grandes sections de maternelle, en faisant confiance aux professeurs pour les détecter, et les accompagner avec un module pédagogique spécifique à définir, afin de limiter l’illettrisme dans notre pays. Cela doit commencer par s’appliquer dans des quartiers de la politique de la ville, avant d’être étendu à tout le territoire.

 

En cette matière comme dans d’autres, ce qui se passe aux Etats-Unis finit par arriver en Europe. Cette coupure entre les côtes ouest et est et le centre, la ségrégation urbaine, les fossés abyssaux entre les classes sociales : tout cela, qui se voyait depuis longtemps là-bas, a fini par nous rejoindre. La grande faille entre les élites et le reste de la population se traduit depuis longtemps aux Etats-Unis par un taux d’abstention important, qui nous a ensuite gagnés. Une partie de la population se désintéresse totalement de la politique aux Etats-Unis, de ce qui se passe à Washington, considérant que cela ne les concerne plus ; cette apathie se lit de plus en plus aussi dans les sondages et les études réalisés en France, aux élections également, comme si deux mondes coexistaient. Redonner le goût à la démocratie, en levant les blocages du fonctionnement ultra-présidentiel est un enjeu qui vaut autant pour nos deux pays : même si les systèmes sont distincts, ils souffrent de la même faiblesse et de blocages similaires, entraînant radicalisation de la droite, désaffection envers la gauche, retrait du peuple d’un jeu qui se joue sans lui. Pour la France, vote obligatoire avec reconnaissance en parallèle du décomptage des votes blancs et nuls, proportionnelle avec prime majoritaire assurant la stabilité (comme dans les collectivités locales), non cumul absolu du mandat de parlementaire seraient déjà des premiers pas intéressants, à l’image de ce que suggère le rapport Winock – Bartolone.

 

En attendant, lisons. Rendons hommage à Gallmeister pour le formidable travail d’édition des écrivains américains. Comme la littérature américaine est inépuisable, je bâtis une liste non exhaustive, voire injuste, mais en évolution perpétuelle, de seize chocs, uniquement dans les 20 dernières années, par ordre alphabétique… Frustrant, car où sont passées la conjuration des imbéciles, Dalva, le dalhia noir, les lois de l’attraction, Beloved et toutes les autres beautés ? Et Thomas Pynchon ? Personne ne l’a vu ! Et les livres de la rentrée alors ? Hé bien, il nous reste à déceler les trésors !

  1. A moi seul bien des personnages, John Irving, 2012
  2. Le chardonneret, Dona Tart, 2014
  3. Les chutes, Joyce Carol Oates, 2004
  4. Les corrections, Jonathan Franzen, 2001
  5. Le diable tout le temps, Donald Ray Pollock, 2011
  6. Esprit d’hiver, Laura Kasischke, 2013
  7. Karoo, Steve Tesich, 1998
  8. Love, Toni Morrison, 2004
  9. Mailman, J. Robert Lennon, 2003
  10. Middlesex, Jeffrey Eugenides, 2002
  11. Perfidia, James Ellroy, 2015
  12. Le roi pâle, David Foster Wallace, 2003
  13. La route, Cormac MacCarthy, 2006
  14. Le seigneur des porcheries, Tristan Egolf, 1998
  15. La tache, Philip Roth, 2000
  16. Le temps où nous chantions, Richard Powers, 2003

La littérature, c’est le « Navire vif cales gonflées d’une précieuse cargaison de paroles et de joie » de Walt Whitman dans ses feuilles d’herbe.

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