Tout le reste
Triomphe posthume du divin marquis
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Lacoste
Le monde serait-il devenu sadique, ou à proprement parler, sadien ? Cette rentrée marquée par la violence, violence des affrontements en Ukraine ou au Moyen Orient, violents effondrements d’Etats, violence des polémiques politiques en France, nous invite à revisiter ce moment sous le signe du divin marquis, et des traces indélébiles qu’il a laissées. Plusieurs facteurs penchent indéniablement vers une sadisation des sociétés (nationale et internationale) dans la postmodernité.

L’œuvre du marquis de Sade (je dis bien l’œuvre) est d’abord marquée par le cynisme, cynisme des puissants qui se croient tout permis. Et c’est bien le retour en force du cynisme aujourd’hui qui est souligné ici et là. Bien sûr, il ne s’agit pas de la doctrine du brave Diogène, qui cherchait un homme à la lueur d’une lanterne en pleine journée, et préférait volontiers la compagnie des chiens : éruptif, indécent, orgueilleux, le clochard philosophe de l’antiquité portait un message humaniste (où sont les hommes de valeur et de valeurs ? Nous oublions trop facilement notre commune humanité). Le cynisme à l’œuvre chez Sade est le fruit de la conviction d’une supériorité évidente, d’une classe dominante, d’une minorité abusant la majorité. Mépris et morgue s’y rejoignent. Petits cyniques, grands cyniques, chefs d’Etat ou moins chefs, la figure du joueur de poker (en ligne s’il vous plaît !) est la figure tutélaire du monde contemporain. « Il faut fortement s’appuyer sur les principes, ils finiront bien par céder » : la formule prêtée à Talleyrand, inaugurale du XIXème siècle, fait une belle devise. La fin semble justifier plus que jamais les moyens, et c’est Kant qui se retourne dans sa tombe.

Ce qui impressionne ensuite, chez Sade, c’est la mise en place de dispositifs rationnels au service de la jouissance de certains individus. C’est la raison détournée vers le plaisir, la rationalité transformée en système répressif, la science substituée en sarcasmes. Theodor Adorno et Max Horkeimer, deux des importants penseurs de l’école de Francfort après la seconde guerre mondiale,  ont théorisé dans leur ouvrage à deux mains « La Dialectique de la Raison » (paru en 1947, édition revue en 1969), la façon dont la raison pouvait se retourner en son contraire, être instrumentalisée, devenir une sorte de pensée magique qu’elle devait pourtant remplacer. Vivement controversée, cette approche a eu le mérite de rappeler que l’homme libéré (de la tradition, de l’Ancien régime,…) n’est pas toujours forcément, ou facilement, libre. Les ouvrage de Sade illustrent parfaitement comment rationalité et scientisme peuvent se conjuguer pour aboutir aux pires dispositifs et aux tortures les plus raffinées. Pasolini transfigura ce processus avec talent. Nous vivons pleinement dans ce monde de technicité, qui promet épanouissement, mais offre souvent asservissement. Le déchaînement sur les réseaux sociaux est l’un des éléments forts de la sadisation contemporaine, dans la même logique que celle de nos deux philosophes allemands, car ces réseaux sociaux apportent des possibilités nouvelles de communication, sauf qu’ils se retournent en leur contraire, la non-communication.

L’inversion des valeurs, enfin et surtout. Ce qui est marquant chez le fameux divin marquis, c’est le triomphe des méchants et la chute des doux, la gloire des pervers et l’affliction des gentils, la victoire du mal et la défaite du bien. Les forces qui devraient l’emporter échouent, celles qui sont dénigrées gagnent la partie. Le côté obscur de la force, pour reprendre une terminologie de blockbuster, au-dessus des Lumières. Dit autrement : l’échelle des valeurs est renversée cul par-dessus tête pour finalement s’inverser. Elisabeth Roudinesco l’analyse avec clairvoyance (« La part obscure de nous-mêmes : une histoire des pervers », Albin Michel, 2007), à partir des textes de Sade notamment. Le mensonge, la mauvaise foi, sont les armes principales du salaud. La reine de la nuit se présente à premier vue comme parangon de la vertu offensée, de la morale blessée, avant d’être démasquée. La sagesse est remisée, la barbarie portée aux nues. Vive l’hubris, à bas la modération ! Foin des enseignements antiques, fonçons dans le principe de pur plaisir personnel. Le mécanisme des partis totalitaires s’appuie sur cette dialectique : sauver des êtres perdus en leur autorisant un parcours inespéré. Petites frappes, voyous, pervers ont régné dans le parti nazi ou l’Union Soviétique et aujourd’hui chez les candidats au djihad : moins motivés par la dimension spirituelle ou idéologique que par la possibilité de sortir d’eux-mêmes. Des êtres aigris, haineux, solitaires, trouvent l’occasion (la guerre, les troubles…) et l’organisation (toutes les mafias, les groupes terroristes…) pour s’assumer au détriment des autres. Le loser devient leader. Le tortionnaire est un héros. La société inversée met les violents au centre. Le désaxé est tout-à-coup dans l’axe. Le dévalorisé prend de la valeur. En manque de place, de reconnaissance, d’estime (de soi et des autres), le pervers trouve à étancher sa soif de jouissance grâce à l’organisation qui fait de ses travers les qualités requises pour le triomphe de la cause. Une morale paradoxale, qui ouvre des perspectives au pire.

Tout n’est pas perdu, rien ne décline. Ces mouvements exacerbent ceux qui ont traversé le XXème siècle, qui au fond était déjà le siècle de Sade. L’accumulation donne l’impression que le record est pulvérisé, mais ce n’est pas nécessairement le cas. L’anniversaire du 11 septembre 2001 nous rappelle ce moment de basculement – accélération dans la glorification de la destruction à grande échelle, qui ouvra notre siècle. Mais Poutine le cynique ne sera peut-être pas vainqueur longtemps, ni l’Etat islamique, ni le tyran syrien, nous n’en savons rien. Comme à Hollywood, les faibles peuvent devenir forts, gagner à la fin et faire régner l’amour et la douceur (défense de ricaner, le ricanement est à la base du système sadien !). Sarastro n’a pas dit son dernier mot !

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1 commentaire

  • jean-louis dit :

    Il faudrait un jour lire Sade en sautant toutes les scènes érotiques et de cruauté pour ne plus s’attacher qu’à ses développements philosophiques et ses dialogues, on éviterait de le condamner si aisément.
    Car pour un philosophe des Lumières, c’en est un. Le plus pur qui soit. Après avoir lu Rousseau, Voltaire et même Diderot comme hors-d’œuvre, pour ne citer que les trois Français les plus célèbres, la lecture recommandée ci-dessus est la plus libératrice. (Car selon Kant, il s’agit de l’émancipation des hommes)
    Et je pense tout particulièrement à la grande majorité des gens (pas aux élites) qui se comportent comme des « Justine » en touts points : sentiments naïfs, morale simplette et conformisme.
    C’est pourtant évident, massif, qu’on mène les gens par le bout du nez, qu’on obtient tout ce qu’on veut d’eux, par les sentiments.
    Cynisme ou réalisme ? Je dis réalisme.

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