Culture Fabrique
Le trouble des témoins – Le festival d’automne 2016
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Le spectacle vivant est une affaire de témoins. Nous assistons, en direct, à une aventure en train de se dérouler, pièce, concert, danse, et qui est, par définition, à chaque fois identique, mais différente, comme les rêves de Verlaine. C’est une surprise, puisque ce n’est pas la diffusion d’un produit déjà fabriqué et enregistré. Comme dans un accident, tout est possible. Cependant, au théâtre, nous sommes des témoins volontaires, contrairement à la vie qui, souvent, nous force à être témoins de choses que nous préférerions, parfois, ni voir ni savoir. Le spectateur est un témoin et un prévenu (plus ou moins, car il découvre toujours en partie ce qu’il vient voir). C’est aussi une victime consentante, car il s’attend à être dérouté, secoué, perturbé (et même lorsqu’il va écouter son groupe favori).

La grande préoccupation du festival d’automne 2016, qui s’achève à Paris, cela aura été le témoignage, témoignage pour l’Histoire, les personnages, les auteurs, mais aussi pour interroger la place des spectateurs comme témoins. Et pour en dire le trouble, qui est d’abord une incertitude : sommes nous sûrs d’avoir entendus ce que nous avons entendus, vus ce que nous avons vus, compris ce que nous avions cru comprendre ? De qui et de quoi peut-on être certain aujourd’hui, dans un monde qui semble tourner plus vite, avec des journées qui font plus de 24 heures, temps virtuel ajouté ? Comment peut-on encore se fier, se confier, se confesser, sans risquer la trahison ?

 

S’en remettre, c’est se démettre. Non seulement, ce ne serait pas raisonnable, mais cela rendrait fou. Fou comme le devient le faux martyr libanais, qu’on a cru mort, mais qui est revenu, alors que son monument était déjà construit : témoin de la grande Histoire, mais témoin ridiculisé, sans cause, il sombre petit à petit, cherchant à mériter son statut et sa statue (« So little time », Rabih Mroué, Théâtre de la Bastille). Folle comme la dénonciatrice du foyer universitaire en Iran, qui a cru entendre une voix masculine dans une chambre d’étudiante, et ne cesse plus, depuis lors, de témoigner devant la commission, dans sa tête, sa vie entière, dans un cycle éperdu et répétitif, où elle tente de rejouer, de corriger, de justifier le fatal procès verbal, témoin contre son gré de ce que fait un régime politique dévoyé aux individus (passionnant « Hearing » de Kooshestani, toujours au théâtre de la Bastille, à la pointe). Fous comme sont les glaçants jumeaux réfugiés à la campagne pendant une guerre féroce, qui décident de noter froidement, sans fioritures ni sentiments, dans la description détachée, neutre et pure, tout ce qu’il leur arrive dans ce village occupé, témoins cyniques et  comptables des horreurs qu’ils subissent et auxquelles ils finissent par participer (intrigant « The Notebook », d’après Agota Kristof, par la compagnie Forced Entertainment au théâtre de la Bastille, encore !). Ils appliquent ainsi, sans le savoir, la fameuse adresse de Clemenceau aux journalistes de l’aurore : « Une phrase se compose d’un sujet, d’un verbe et d’un complément. Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte. » Du brut, du brutal, du documentaire.

Autre grand observateur entomologiste, Thomas Bernhard était à l’honneur avec trois pièces mises en scène par Krystian Lupa : disséquant les échecs artistiques, les relations amoureuses ratées, les rancoeurs renfermées, le passé qui ne passe pas, le grand auteur autrichien se glisse dans la peau des personnages commentateurs (jusqu’à lui donner son prénom dans « Des arbres à abattre ») pour mieux livrer sa rage triste, sa mélancolie furibonde, son courroux frénétique, sur nos vies si désespérantes. L’univers confiné des artistes et intellectuels suicidaires (la comédienne, le professeur, le philosophe) au tamis de sa hargne, jamais cynique, non, mais sans concession, et avec, tout au fond du bocal, une fine empathie recouverte sous les couches d’amertume douloureuse. Bonne idée de Lupa de les enfermer dans des cubes en verre, derrière des voiles, dans un réduit tournant, dans des espaces toujours confinés et délimités, comme des rats de laboratoire examinés par l’œil impitoyable du dramaturge…

 

Le témoignage n’est pas toujours aussi direct, parfois il rebondit ou fait écho. Ainsi de cet homme misogyne et misanthrope  (encore un, décidément, beaucoup de misanthropes cette année : l’humain n’est plus guère aimable) qui raconte à son psychanalyste invisible (donc en fait nous) ce qu’une femme lui a confié une nuit, et, avoue, quand l’histoire avance, que peut-être il la raconte mal. Le trouble qui résulte de cette « Rencontre avec un homme hideux » (Rodolphe Congé, d’après David Foster Wallace, Théâtre de la cité internationale) est triple : celui de l’histoire, affreuse (la femme qui tombe sur un serial Keller et s’en réchappe), celui de l’homme qui parle et ne croyait plus pouvoir admirer et aimer, celui du spectateur qui ignore si le récit est vrai (et s’il est, s’il est respecté par celui qui le retranscrit après l’avoir entendu), tant le propos en est choquant (la femme qui dissuade le tueur par sa force mentale). Une pièce dérangeante, à l’image de plusieurs de ce festival : 2666 (d’après Bolano, Julien Gosselin, vu à Avignon), les frères Karamazov (d’après Dostoïevski, Frank Castorf, MC93), Rêve et folie (Georg Trakl, Claude Régy, Nanterre-Amandiers) qui, là-aussi, plongent le spectateur dans le pire de l’humain, mais sans facilité ni démagogie, en le heurtant certes, par des textes qui n’épargnent rien de la violence et par la mise en scène intransigeante (la vidéo nous immerge chez Gosselin comme chez Castorf, la lumière souligne l’âpreté chez Régy).

Que peut faire alors le spectateur désemparé et ébloui ? Vouloir disparaître dans le blanc comme l’héroïne du superbe « The Evening » de Richard Maxwell à Nanterre-Amandiers ? Se perdre au milieu des danseurs désordonnés de Boris Charmatz (peu convaincante danse de nuit) ? Délirer avec les géniaux japonais – péruviens et inversement de Yudai Kamisato (« 51 Aviacion, San Borja », Gennevilliers) ? Cela ne suffit pas pour échapper au fleuve implacable de l’Histoire, cher à Hérodote, tel le fleuve Congo, qui charrie beaucoup de choses, pépites étincelantes et vieux pneus dégonflés, et même le radeau de la Méduse, selon Dieudonné Niangouna, autre grand conteur du monde tel qu’il va mal (N’kenguegi, MC93 au TGP). De même, les Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarni ne lésinent pas pour nous dire l’actualité brûlante, dans ce qu’elle a de plus cruel (deux spectacles au théâtre de l’Odéon). Oui, le festival d’automone 2016 fut un festival de témoins, transcendant l’état des lieux par la force de l’art, comme un portraitiste dérègle légèrement le regard, le front, le menton, le nez, ou tout le visage de celle ou celui qu’il peint, pour en exhaler, en extraire, en exprimer davantage, jusqu’à Picasso et ses figures superposés.

 

Et nous tous, de quoi sommes-nous les témoins ? D’un monde qui est en train de s’effondrer ? Mais ne serait-ce pas le propre de chaque époque d’avoir l’impression d’assister à la dernière ? Quelle différence avec la violence ou le chaos qui ont déjà précédé cette violence et ce chaos ? La période nous paraît terrible, mais laquelle ne le fut pas ? Ah, si, peut-être quelque chose, et qui a aussi à voir avec ce que précisément nous dit le théâtre en ce moment : le sentiment d’assister en direct, en temps réel, et par différents canaux, au pire – et parfois au meilleur, mais moins, ou qui nous touche moins – de tout ce qui se passe, partout. L’accélération (les tuyaux numériques), la démultiplication (le nombre inégalé de média, d’intermédiaires), la participation (les vidéos postées en direct sur les réseaux sociaux), voilà les trois Erinyes furieuses du monde contemporain, qui nous poursuivent sans trêve ni relâche. Les scènes ne se privent pas de moyens pour nous faire partager la stupéfaction, car c’est ce que nous sommes désormais, stupéfaits, en permanence stupéfaits, toujours stupéfaits, à jamais stupéfaits, pétrifiés comme des statues de sel. C’est ce qui avait de plus réussi dans « Angelus Novus – AntiFaust » de Sylvain Creuzevault à la Colline (par ailleurs pétri de confusionnisme, dans un esprit Nuit Debout), quand le spectacle parvenait, par des scènes saisissantes, à nous transmettre l’effroi dans lequel nous plonge le pacte que nous avons passé avec le monde, puisque le diable, c’est l’état du monde lui-même, avec lequel nous communiquons sans cesse, nous échangeons messages et commentaires, approbations et dénégations, et nous sommes ainsi devenus des Faust, pris par la main, pris en main, dans les filets que tissent les événements autour de nous, et en nous. La marche du monde n’est plus extérieure, elle nous appartient et nous lui appartenons ; la numérisation en a cassé les codes (du journaliste, de l’expert, de l’intellectuel) et la distance, géographique et historique.

Point de recul, point de non-retour. A force de regarder vers les remous en contrebas, le vertige nous a précité dans l’écume. Déjà, l’an dernier, le risque de la chute… De nombreux spectacles nous maintiennent la tête sous l’eau, accentuant notre condition de voyeurs omniscients et ultra-conscients, surinformés : regardez dans quelle eau saumâtre vous nagez, voyez les voyeurs que vous êtes. Pour cela, ils usent – et certains diront abusent – de cages transparentes, fumigènes, gros plans en vidéos caméras sur l’épaule, bande son assourdie… Heureusement, certains nous ramènent au rivage, après avoir tenté de nous noyer, par l’humour (comme la compagnie De Koe au théâtre de la Bastille et malgré avoir débité à un ryhme trépidant une vaste histoire détaillée de la culture occidentale dans le formidable « BlancRougeNoir »), l’humanisme ou le mystère.

 

Hélas, le témoignage s’efface, comme un souvenir qui se perd dans la mémoire, comme un dossard devant nous qu’on ne parvient plus à suivre, de nuit, par temps de brouillard, dans une forêt enneigée : ainsi les photographies brandies par Tilda Swinton et Charlotte Rampling dans la performance d’Olivier Saillard, au Musée d’art moderne de la ville de Paris, des panneaux noirs, dont ne subsistent plus que le titre, la date, et le lieu, et qui ne témoignent plus de rien, arrachant pourtant encore un sourire, une interrogation dans les yeux de celles qui les regardent ou s’en souviennent vaguement. Car mêmes les témoignages les plus poignants, les plus convaincants, les plus terribles ont vocation à s’évanouir, comme la senteur disparue du vieux flacon de Baudelaire :

« Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire
Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur ! »

Comment faire un pas de côté, fuir ce destin, et puis s’envoler ? Par la danse, en grande fugue, avec Lucinda Childs, Maguy Marin et Teresa de Keersmaeker, sur le quatuor n°13 de Beethoven, à la Maison des arts de Créteil, ou par la musique, à la découverte de George Benjamin à la philharmonie. Un festival est inépuisable et ouvre des issues de secours !

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