Tout le reste
Vive le point Godwin !
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C’est entendu : sus au point Godwin ! Un livre de François de Smet, « Reductio ad hitlerum« , a été consacré à le décortiquer. Manuel Valls en a été une victime récente. « Islamo-fascisme » a-t-il osé prononcer. Que n’avait-il dit ! Ouh bouh honte à lui, rien à voir avec le fascisme, voyons ! Le fascisme est le fascisme ; il est derrière nous ; rien ne saurait lui être comparé. Les tenants de la Realpolitik opèrent de même avec ceux qui osent faire le parallèle entre Poutine et Staline. Là-aussi, balayé d’un revers de main. Idem avec Orban et Horthy en Hongrie. Le réflexe est toujours identique : les époques sont trop lointaines ; le passé ne repasse pas les plats ; l’exagération n’a aucune pertinence. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve» : Heraclite, le père spirituel des historiens est appelé à la rescousse, s’il le faut. Ces pourfendeurs de la comparaison tombent, me semble-t-il, dans le piège de la défense à tout crin de l’indéfendable, de la glorification d’un comportement sauvé sous le fallacieux prétexte qu’il serait moins mauvais que les précédents.

Quoi, oser comparer quoi que ce soit avec le IIIe Reich ? Rien de tel ne se produira plus jamais voyons ! Aucun dictateur n’est comparable à Hitler ! Puisque rien de tel ne peut y être comparé, alors rien d’autre n’est grave. Fermez le ban : il n’y a qu’à se souvenir et garder les yeux clos sur le présent et l’avenir. Pour s’offusquer, s’indigner, s’alarmer, il faudrait attendre qu’un type dont le nom commence par un H, avec une petite moustache et une raie sur le côté, prenne le pouvoir en Allemagne. Sinon, c’est point Godwin, à savoir la comparaison déplacée avec la monstruosité nazie.

 

Je voudrais essayer de défendre le point Godwin, en m’appuyant sur cinq phénomènes inquiétants. Evidemment, je ne pense pas un instant que tout se vaut, et je sais bien qu’il faut manipuler les références historiques comme des bâtons de nitroglycérine, avec précaution, et rarement. Mais les interdire nous empêche de voir avec lucidité des points de ressemblances. Pour les écarter, au moins faut-il au préalable les analyser. Certains mécanismes à l’œuvre résistent, hélas, au temps, et certaines convergences nous dessillent les yeux.

 

  1. Les régimes autoritaires testent les démocraties. Ils sont forts de nos faiblesses. « Impuissance, puissance des autres ! » comme le tonne le texte de Shakespeare dans Richard III, monarque modèle des autocrates passés et présents. Cela était le cas dans l’entre deux guerres et elles ne firent que céder. A chaque recul, un acquis est engrangé, puis la patience sait attendre, la guerre des nerfs s’installe, et enfin vient un nouveau mouvement, l’atermoiement permet de consolider un gain supplémentaire, et ainsi de suite. Poutine n’agit pas autrement en Ukraine. Il sait patienter pour éviter de nouvelles sanctions, dès que la bride se libère, il repasse à l’action, et s’arrête à chaque nouvelle réaction ponctuelle, avant de reprendre sa course. Hé bien, à force de nous tester, on devrait vraiment les détester. Leur marque de fabrique, c’est la menace graduée. On commence par forcer à boire de l’huile de ricin, avec une bastonnade, comme pour mettre en garde : la prochaine fois, ce sera plus grave. L’intimidation progressive va de pair avec l’invention de faux prétextes, y compris montés de toute pièce, pour installer la terreur dans la durée.

 

  1. Les marginaux enragés veulent renverser les valeurs. Gérard  Garouste, dans « l’Intranquille », raconte magnifiquement l’histoire de son père, qui profita de la guerre pour s’enrichir en vendant les biens des Juifs déportés. Le petit commis humilié s’est trouvé une occasion de rebondir en devenant un « petit salaud ». « 24 décembre 1941 : huîtres et homard » écrit-il dans son journal, pendant que le Paris de l’occupation crevait de faim. C’était le cas de haut en bas : les suiveurs d’Hitler furent beaucoup des petites frappes, des voyous de droit commun ; Staline lui-même a eu des débuts d’une rare violence, à en lire les dernières biographies ; les djihadistes ne sont pas si différents. Boko Haram promet une épouse, enlevée de force, à chaque combattant. Voilà comment se fournir à bon compte la volonté de puissance et le statut de domination masculine. S’ennuyant dans de vils séjours, ils s’exhortent à une virilité mortifère. « Etre homme ? tu le peux ! » proclamait Catulle Mendes. La bêtise et l’inculture rencontrent la méchanceté et la perversité sur le bord d’un chemin : elles décident ensemble d’inventer un système politique qui leur profitera. Ce n’est pas le mal dans l’humain qui doit être la source des Constitutions.

 

  1. Le totalitarisme est un projet de domination politique qui ne laisse aucune chance à l’ennemi. La question du débat (avec qui débattre ? de quoi débattre ? comment débattre ?) agite les démocrates et eux-seuls. Pour les totalitarismes, la question se résout simplement : plus de débat. La grandeur de la démocratie consiste à ne pas agir comme les ennemis de la démocratie, en se croyant tout permis. C’est aussi un point de faiblesse. On coupe les cheveux en quatre, les antidémocrates décapitent, plus besoin de compter. La première victime, c’est la culture, sous toutes ses formes : patrimoine, musiques, théâtre, livres. Que l’on songe aux talibans ou à Daech. Ou aux nazis. Oui, je compare. Autodafé de Daech, autodafé de Nuremberg, c’est du pareil au même. Quant on commence à s’en prendre à la culture, à la liberté d’expression, alors il faut se méfier profondément. C’est pourquoi l’attaque contre Charlie hebdo est si choquante et si révélatrice. Les intégristes veulent instiller le doute sur nos valeurs, faire peur, faire plier. Le projet politique est le même : empêcher les conditions d’existence de ce qui fait le sel d’une vie heureuse, libre et épanouie. Ils s’en prennent à ce que nous devrions le plus tenir, l’ouverture de l’esprit, quand ils veulent fermeture et enfermement. La culture, cible numéro un des Goebbels qui dégainent leurs revolvers. Ai Weiwei ou Liu Xiaobo en Chine, les plasticiens russes, les artistes de théâtre hongrois, savent ce que signifie la férule de la censure.

 

  1. Les méchants annoncent toujours leurs plans, comme dans le plus mauvais des James Bond. Je reconnais que la formule est provocante. N’empêche : Mein Kampf, le mémorandum de l’Académie de Serbie de 1987, les appels aux meurtres de radio mille Collines au Rwanda, la note sur l’Ukraine remise à Poutine en février 2014 (Libération du 25/02/2015) et son discours sur la Nouvelle Russie de juin 2014, tous exemples qui montrent que les intentions sont rarement cachées. Il faut juste apprendre à lire cette langue des signes si particulière. Avant le 11 septembre 2001, souvenons-nous de la série longue : l’attaque contre l’USS Cole à Aden en 2000, l’ambassade américaine du Kenya en 1998, l’assassinat de Massoud deux jours avant. C’est évidemment plus facile à décoder a posteriori. Mais nous pouvons devancer plutôt que de nous laisser déborder. Le sort réservé aux homosexuels constitue aussi un test assez solide : enfermés très vite à Dachau, précipités des toits d’immeubles en Syrie et en Irak, harcelés en Egypte, en Russie, en Chine, à Cuba, ils font partie des premières victimes.

 

  1. Les modérés, les raisonnables, les intellectuels sont les premières cibles de l’oppression. Tous les régimes dictatoriaux commencent par éliminer des opposants isolés. Mussolini faisant assassiner Matteotti en 1924, Hitler supprimant les proches de Von Papen, Staline gommant sur les photographies les rivaux enfermés au goulag ou fusillés, les juntes sud-américaines torturant les militants de gauche, anciens syndicalistes, députés, ministres ou journalistes, Poutine se débarrassant progressivement de toute opposition constructive, Bachar Al Assad massacrant les manifestants laïcs au de début 2011, les Hutus refusant le génocide des Tutsis poursuivis à la machette : ce sont d’abord les intercesseurs modérés, qui veulent argumenter de façon apaisée, sereine, démocratique, proposer un autre avenir, rejetant le manichéisme, promouvant la démocratie et la liberté, qui sont les martyrs, avant, pour le régime, de continuer avec le reste de la population ou d’une partie de la population ; c’est une constante de l’Histoire qui doit nous alerter à chaque fois qu’une opposition est menacée. Nous restons trop souvent interdits face à ces interdictions. L’arrestation de la quasi-totalité des élus d’opposition au Venezuela devrait amener à des condamnations beaucoup plus fermes du président Maduro qui glisse chaque jour un peu plus sur la pente savonneuse de l’autoritarisme rétrograde.

Se fonder sur l’histoire tragique du XXème siècle, pour en rester à un passé proche, et sans remonter sans fin aux causes, nous aide à comprendre les faits actuels, à en soupeser des dangers, à explorer des solutions alternatives possibles. Oui, il est bon de repenser à l’enchaînement implacable qui conduit à la première guerre mondiale, aux aveuglements et aux faiblesses qui menèrent à la seconde, aux erreurs du cynisme de la guerre froide, aux échecs de la décolonisation, à la gestion brouillonne de l’après chute du mur, à la sous-estimation de la montée en puissance du terrorisme…

C’est pourquoi, il faut admettre que le mécanisme de l’islamisme radical ressemble puissamment, jusqu’à s’y confondre, au fascisme : volonté de toute-puissance, vision unitaire de la société et du monde, refus de la pluralité des valeurs et des vérités, pulsion de mort contre soi-même et les autres êtres humains, réification de l’autre, transformé en généralité simplificatrice qui justifie dès lors leur destruction, contrôle tous azimuts sur l’ensemble de la sphère civile, sociale et publique. Appelons un chat un chat.

 

Alors, oui, s’il le faut, réhabilitons le point Godwin, qui n’est pas inutile, même comme mauvaise conscience, comme lumière aveuglante dans les yeux, comme bourdonnement dans les oreilles : on ne veut pas plus mourir pour Donetsk que pour Dantzig ; on récuse des menaces pourtant bien réelles ; on disserte sans fin sur les intentions de tels ou tels régimes. Les autres, eux, ne se posent pas de questions. Il suffit juste d’ouvrir les yeux.

Nous nous sommes crashés sur l’île de Lost. Nous vivons dans un monde éreintant, qui nous demande en permanence d’être aux aguets, comme des animaux dans la jungle. Un bruit de savane froissée, un craquement dans le sous-bois, un chuchotement furtif dans les buissons, et il nous faut s’interroger. Est-ce déjà un bruit de bottes ? Quelle position dois-je prendre ? Dans quelle direction aller et avec qui ? Nous sommes obligés de choisir. A nous de sortir de l’assignation à laquelle nous renvoient ceux qui tiennent tant à attribuer à chacune et chacun une place immuable, définitive, fondée sur un ordre naturel (la femme au foyer, les homos aux bûchers, les opposants à la torture, les libres penseurs à la mort…). Le réveil est brutal, mais c’est le seul moyen de sortir du cauchemar.

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